Israël irrigue à 60 % au moyen d'eaux usées traitées

Raphaël Lecocq

Israël irrigue à 60 % au moyen d'eaux usées traitées

Un bonus de 20 % en volume est accordé aux agriculteurs substituant cette origine à l'eau prélevée dans le milieu. Israël irrigue 42 % de sa SAU. Une stratégie qui assoit sa souveraineté alimentaire... et géographique.

Un traitement naturel par sable

Israël irrigue à 60 % au moyen d'eaux usées traitées

A Rishon Le Tzion, sur le littoral proche de Tel Aviv se situe l’usine de traitement des eaux Shafdan, qui traite 370 000 M3/jour. Le processus de traitement comprend 6 phases (pré-traitement, centrifugation, décantation, aération biologique etc.) et s’achève par un processus de traitement naturel par sable sur une surface de 100 ha, l’eau s’infiltrant sur un horizon de 150 m avant de rejoindre l’aquifère d’eau douce. Un cycle de 400 jours au bout duquel l’eau repompée affiche des qualités dignes d’une eau de boisson. L’eau sert cependant les usages agricoles, à raison de 155 millions de m3/an. La station produit aussi de l’énergie par méthanisation ainsi que 400 t/jour d’engrais sec.

Israël irrigue à 60 % au moyen d'eaux usées traitées

C’est au début des années 1990 qu’Israël a mis en place cette politique volontariste en faveur de la réutilisation d’eaux usées traitées, selon une analyse de l’OCDE. Elle repose sur la mutualisation du coût du traitement avec l’ensemble des usagers de l’eau, à savoir les particuliers et les industriels, lesquels concentrent respectivement 35 % et 6 % de la demande en eau, contre 49 % pour l’agriculture. En plus du bonus d’allocation de 20 % en volume, cette politique de soutien à la réutilisation des eaux usées  comprend également la mise en place de quotas de prélèvements non échangeables par exploitation agricole (un quota d’eau prélevée dans le milieu et un quota d’eaux usées traitées), l'instauration d'un tarif progressif sur la base des quotas alloués par exploitation agricole, une hausse importante du prix de l’eau afin de refléter la rareté locale des ressources en eau (+ 68 % entre 1995 et 2005 pour  l’eau à usage agricole). En contrepartie, des subventions pour la réutilisation des eaux usées pour l'irrigation permettent de créer un différentiel de prix incitatif entre eau vierge et eaux usées domestiques traitées et recyclées. Le prix des eaux usées domestiques traitées est ainsi trois fois moins élevé que le prix de l’eau vierge (0,34 $/m3 contre 1 $/m3 en 2010). La différence entre le coût de production des eaux usées traitées et leur prix de vente aux agriculteurs est pris en charge par la facture des usagers domestiques.

Le traitement par sable, un cycle de 400 jours au bout duquel l'eau repompée affiche des qualités dignes d'une eau de boisson

Eau usées, micro-irrigation et génétique

Résultat : le taux de réutilisation des eaux usées traitées atteint aujourd’hui 91 % et 71 % de ces volumes servent l’irrigation des cultures. En Israël (8,6 millions d’habitants), le volume annuel d’eaux usées (520 millions M3) équivaut à 44 % des apports naturels et à 25 % de la consommation totale. Cette politique a contribué à développer la SAU, de 165 000 ha en 1948 à la création de l’État  à 435 000 ha aujourd’hui, tandis que le taux d’irrigation passait de 18 % à 42 % sur cette même période. Toujours selon l’analyse de l’OCDE, entre 2000 et 2005, le secteur des fruits a augmenté sa production de 42 % malgré une baisse des volumes d'eau prélevée dans le milieu de 35 %. Outre la réutilisation des eaux usées traitées, le pays s’est appuyé sur la recherche génétique ainsi que sur les techniques d’irrigation pour accroître l’efficience de l’eau. Israël possède du reste avec les sociétés Netafim et NaanDan deux entreprises leader des techniques et matériels d’irrigation, même si ces deux entreprises sont désormais contrôlées par des capitaux étrangers, respectivement mexicain (Mexichem) et indien (NaanDanJain).

Gal Shoham, instructeur de l'usine de traitement des eaux de Shafdan, la plus grande usine au monde de traitement des eaux usées

L'agriculture, un garde-frontière

L’agriculture représente 2,5 % du PIB d’Israël, qui couvre 95 % de ses besoins alimentaires. Le pays exporte principalement des fruits et légumes (dattes, pommes de terre, poivrons, avocats, herbes fraiches, agrumes) et importe céréales, oléagineux, viande, café, cacao, sucre. Le secteur, caractérisé par la présence de deux types de communautés, les kibboutz (fermes collectives) et les moshav (coopératives), bénéficie d’un soutien étatique tout relatif. Les aides publiques contribuent au revenu brut des exploitation à hauteur de 10 % contre 20 % au sein de l’UE, selon l’OCDE. En 2014, le gouvernement a par exemple laissé le groupe chinois Bright Food opérer sa mainmise sur le consortium israélien Tnuva, qui contrôle 70 % du marché laitier en Israël, caractérisé par sa haute productivité (12 000 l/vache/an). Malgré tout, l’agriculture a joué et continue de jouer un rôle géopolitique stratégique majeur, consistant à assurer l’occupation de l’espace aux confins des frontières plus ou moins hostiles selon les périodes et les points cardinaux. Mais pas d’agriculture sans eau. D’où les grands travaux d’infrastructures tel que le Grand aqueduc national, construit en 1964 et qui achemine une partie de l’eau du Jourdain au Nord-Est vers le désert du Néguev au Sud (120 mm de pluie par an), servant ainsi la double souveraineté alimentaire et géographique. « Cette stratégie a été dictée par David Ben Gourion, fondateur de l’État », explique Gal Shoham, instructeur de l’usine de traitement des eaux de Shafdan (voir encadré). « L’agriculture permet de garder les espaces et les frontières mais pour cela il faut de l’eau ». .

Dans un champ d'aubergines à Naan, à 30 km au sud de Tel Aviv, Amikam Saban, responsable des ventes de NaanDanJain, fabricant de matériels d'irrigation

Un pays exportateur d'eau

Prenant sa source au Liban, le Jourdain fait office de frontière avec la Jordanie à l’Est. Il alimente le lac de Tibériade, avant de se jeter au sud dans la Mer Morte, deux réservoirs situés sous le niveau de la mer (-200 m et - 429 m), deux ressources menacées par l’évaporation, la surexploitation et la salinisation excessive. Trois aquifères complètent la ressource en eau douce du pays. Avec la réutilisation des eaux usées, le dessalement de l’eau de mer, au moyen de cinq usines actuellement, est l’autre levier exploité par le pays pour couvrir ses besoins. Israël s’en sort plutôt bien puisque le pays vend de l’eau à la Jordanie ainsi qu’à Gaza, territoire aux prises avec de gros problèmes de pollution, due au sur-pompage de l’aquifère mitoyen. Le sort de la Cisjordanie est, du point de vue de l’accès à l’eau, également moins enviable.

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