"L'eau solide" contre la sécheresse?

Yves Sciama

"L'eau solide" contre la sécheresse?

Dans la boîte à outils anti-sécheresse dont l'humanité aura de plus en plus besoin, la gélification de l'eau pourrait s'avérer précieuse.

C’est une poudre blanche, d’apparence banale, mise au point par un obscur ingénieur mexicain, Sergio Jesus Rico. Mais elle pourrait déclencher une véritable révolution pour l’agriculture mondiale, tout particulièrement dans les régions arides. Car mélangée à de l’eau, cette poudre (du polyacrylate de potassium, autrement dit des atomes de carbone, d’hydrogène, d’oxygène et de potassium, parmi les plus communs sur terre) forme un gel translucide. Qui ne s’évapore ni ne s’écoule dans le sous-sol, même dans des terres sableuses. Les images tournées au Mexique sont impressionnantes : l’agriculteur dissout la poudre dans un seau d’eau, dépose le gel au fond d’un trou ou bien d’un sillon, y enfonce ses semences, et recouvre de terre. La plantule peut alors se développer sans arrosage : elle récupère l’eau contenue dans le gel (les capacités d’absorption des racines sont supérieures à la force de rétention du produit). Mais la plante n’absorbe pas le polyacrylate de potassium, dont la molécule est insoluble. Pas de contamination donc.

Résultats?

Le polyacrylate, dont Sergio Rico affirme qu’il est sans toxicité environnementale aucune, reste autour des racines… et se recharge en eau à la pluie suivante, piégeant littéralement les précipitations. Les molécules de polyacrylate pourraient ainsi remplir leur fonction durant 8 à 10 ans avant de se dégrader naturellement. Dans les régions où l’évaporation est très forte (la température peut atteindre 45°C au Mexique), un complément d’irrigation est nécessaire, mais il est considérablement diminué : 50 litres par plant tous les trois mois contre 80 litres par semaine pour différents végétaux (fruits, cacahuètes, coton…). Des essais en champ ont eu lieu dans d’autres pays, notamment en Inde et en Colombie. Partout, les hausses de rendement ont été énormes.

Un kilo de produit gélifie 500 litres d’eau, ce qui signifie qu’au Mexique, 1,5 gramme (le contenu de la capsule d’une bouteille de limonade !) suffit pour trois plants de tomate. Le coût de 25 kg de produit, la dose nécessaire pour un hectare, serait d’environ 500 $ (380 ). Ce qui reste cher pour une bourse mexicaine, mais par rapport à un système d’irrigation complet représente une économie considérable. D’autant que l’avantage du gel est qu’il permet de s’affranchir du besoin de tuyaux, pompes, énergie, etc. Il est même possible de stocker « l’eau solide » dans des simples sacs en plastique, dans un hangar, et ensuite de la transporter, éventuellement à dos d’âne, jusqu’aux terres difficiles d’accès…

Des gels analogues avaient déjà été commercialisés, en particulier en Chine, mais le produit de Sergio Jesus Rico est quatre fois meilleur marché. Lorsque l’on sait que le tiers de l’humanité vit en zone aride, et qu’il s’agit très majoritairement d’agriculteurs de subsistance particulièrement pauvres, on mesure l’importance potentielle de cette innovation. Il est à peu près établi que le changement climatique va s’accompagner d’une aridification des zones déjà sèches. Beaucoup d’agronomes préconisent dès maintenant de vastes programmes d’investissements dans l’irrigation, avec achat de matériel, formation, creusement de retenues d’eau pour capter les pluies… autant de dépenses dans lesquelles peu de pays sont disposés à (ou peuvent) s’engager. La possibilité que chaque plante ait, au prix d’un investissement minimal, sa « retenue d’eau individuelle », laisse donc rêveur.

Même en Europe, on sait que le bassin méditerranéen doit se préparer à une aridification préoccupante. Il n’est pas dit qu’y compris en France, la « pluie solide », comme Sergio Rico a baptisé son produit, n’ait pas un potentiel important. Evidemment, comme toute découverte scientifique récente, il faut que cette « poudre miracle » fasse la démonstration de son efficacité dans la durée et sur des terrains diversifiés. Il faut en particulier s’assurer de l’innocuité de son utilisation à grande échelle, observer les éventuelles conséquences de son emploi sur le cycle de l’eau, vérifier si elle est vraiment aussi facile à produire et bon marché sur le long terme. Mais si tout cela se confirme, il se pourrait que le Mexique, qui a donné il y a cinq siècles à l’humanité sa céréale la plus cultivée, le maïs, n’ait de nouveau apporté à l’agriculture une innovation d’importance mondiale.

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