La valse des matières premières

Anne-Yvonne Hénot, Responsable Conseil

La demande de matières premières agricoles dans le monde continue à croître, faisant tourner la tête aux marchés. L’Asie et la Russie ouvrent le bal. Les filières agroalimentaires bretonnes sauront-elles entrer dans la danse ? Le point de vue d’Anne-Yvonne Hénot, responsable conseil études au Cerfrance Finistère.

La flambée des prix des matières premières agricoles va-t-elle se poursuivre ?

Anne-Yvonne Hénot : «La demande mondiale en matières premières agricoles reste forte, et devrait le demeurer dans les années à venir. La FAO* estime néanmoins qu’elle va continuer à progresser, mais à un rythme plus modéré que celui de ces 30 dernières années. La FAO prévoit 2 % de progression par an, contre 2,5 % auparavant. La tendance haussière est structurelle. Les fluctuations des prix sont amplifiées par divers éléments conjoncturels : aléas météorologiques, quantité et qualité des récoltes, stocks, fonds spéculatifs… La situation que nous vivons actuellement en témoigne. La sècheresse en Russie et aux Etats-Unis fait flamber le prix du blé, du maïs et du soja. Un seul pourcent d’écart entre la demande et l’offre a une incidence de 10 % à la hausse ou à la baisse sur le prix. Les lois du marché sont implacables, accentuant le phénomène de volatilité dans toutes les productions.»

Quels sont les pays les plus demandeurs de matières premières agricoles ?

«Actuellement, les demandes émanent majoritairement de Chine et de Russie. Demain, elles proviendront essentiellement d’Asie. Dans les pays émergents, les populations rurales s’urbanisent. Leur niveau de vie s’élève. Le type de demande change. Elle s’uniformise avec une évolution des habitudes alimentaires vers un mode de consommation à l’occidentale. Ceci explique les demandes accrues en produits laitiers, viandes et céréales tant pour l’alimentation humaine qu’animale." 

Comment ces pays comptent-ils assurer la couverture des besoins alimentaires de leur population ?

«Ils mettent en place diverses politiques en vue de les satisfaire :
- blocage des exportations ;
- subventionnement des productions locales qui va à l’encontre même des règles fixées par l’Organisation Mondiale du Commerce ;
- achat de terres et d’entreprises à l’étranger : Afrique, Nouvelle-Zélande, Australie, Amérique du Sud… et même en France pour les domaines viticoles !
- création de partenariats internationaux pour développer les productions locales dans des filières organisées et tracées ;
- importations via des contrats d’approvisionnements à moyen et long termes qui pèsent également sur les prix mondiaux…»

Les entreprises agroalimentaires et les exploitations bretonnes peuvent-elles tirer parti du formidable potentiel de développement de la Chine ?

«La demande chinoise va certes aller croissant. En produits transformés, des partenariats se mettent en place. Mais la Chine privilégie les entreprises qu’elle connaît, qui ont investi directement sur son territoire, ou avec lesquels elle a des partenariats de longue date.
La place des entreprises de l’Ouest paraît faible dans ce contexte. Car d’une part, elles n’ont pas la taille critique pour investir dès à présent le marché chinois. Et, d’autre part, elles sont peu ou pas présentes en Chine (hormis Lactalis et la Cooperl). Il faudrait qu’elles concluent des alliances, qu’elles développent leur capacité d’exportation de produits de base et de produits finis. Comme l’exprimait récemment une personnalité politique : ‘la Chine : il faut y aller en meute.’ Bien sûr, dans le cadre d’exportations, les entreprises agroalimentaires bretonnes pourront ‘faire de coups.’ Quant à nos exploitations, elles subiront la volatilité des cours des matières premières, mais aussi des produits laitiers, en grande partie influencés par la demande chinoise. Cette problématique devrait inciter les éleveurs à sécuriser leurs approvisionnements en céréales, voire en protéines animales.»

Votre vision est donc plutôt pessimiste ?

«Je dirais plutôt réservée. Un point positif cependant : les firmes agroalimentaires investissent dans la production et les exploitations agricoles un peu partout dans le monde. Cela signifie qu’il y a de l’avenir dans l’agriculture, pour peu qu’on laisse aux exploitants la latitude de s’adapter.»

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