Le céréalier et l’éleveur : un couple gagnant

JA Mag

Le céréalier et l’éleveur : un couple gagnant

Oui, les céréaliers ont tout intérêt à coopérer avec les éleveurs ! La preuve par Boris Verne. Production de légumineuses pour ses voisins, échange paille-fumier et entraide sont le quotidien de ce cultivateur du Jura.

Le bétail consomme un hectare de grandes cultures sur trois

Le céréalier et l’éleveur : un couple gagnant

Sur les 11,8Mha de céréales et oléoprotéagineux (cop) plantés en France, 4,2Mha servent à nourrir les = animaux d'élevage. s'y ajoutent 14,2Mha de surfaces fourragères (prairies, maïs fourrager, etc.). une étude du ministère de l'agriculture parue en avril 2013 montre l'importance du lien entre élevage et grandes cultures. Aliments concentrés ou composés, sous produits agroalimentaires (pulpes, drèches et tourteaux), fourrages, etc. le bétail français boulotte en moyenne 100Mt d'aliments par an.

Bonne nouvelle : seuls 6% de ce volume sont importés. le seul tourteau de soja représente plus de la moitié de ces importations. Une consommation en léger recul, concurrencée par les tourteaux de colza issus de la production de biodiesel. L’importation d'aliments pour animaux représente toutefois l'équivalent de 2Mha de terres, car elle concerne avant tout les aliments concentrés.

Produire des protéines végétales pour l’élevage, pas assez rentable ? Ce n’est pas l’avis de Boris Verne, céréalier à Champagney. Arrivé sur la ferme de son oncle en juillet 2006, ce fils d’entrepreneur exploite 273 ha dans la plaine doloise, une zone de polyculture élevage au Nord de Dole. En 2012, son beau-père éleveur lui propose de cultiver du pois pour ses vaches et ses chèvres. « A ce moment-là, je cherchais à diversifier mon assolement », se souvient Boris. Jusque-là, il ne cultivait que du colza, du blé, du maïs et du tournesol. Il a remplacé ce dernier par du soja et ajouté des orges de printemps et d’hiver. En diversifiant ses cultures, le céréalier de 31 ans a limité les risques dus à ses sols. « Sur mes 273 ha, 265 sont drainés ! Je suis en grande partie sur des limons battants. Sur ces terres très humides, aucune année ne se ressemble», lance-t-il avec un débit fleuve. Avec le pois, Boris sait qu’il ne peut «pas prétendre au même niveau de marge brute qu’avec un blé ou un maïs». Mais les bénéfices agronomiques sont largement au rendez-vous. « Le pois est une très bonne tête de rotation et un super précédent à blé ! » Cette légumineuse enrichit le sol avec l’azote qu’elle capte par ses nodosités racinaires. Autre avantage: la fabacée permet « d’allonger le calendrier de travail. » Peu gourmande en intrants, elle nécessite peu de passages, ce qui lui permet de valoriser ses «bouts de jardin». Quoi de mieux pour des petites parcelles au potentiel moyen, éloignées du siège de l’exploitation ?

Bénéfices agronomiques

Boris a donc apprivoisé cette nouvelle culture. Après un échec en pois d’hiver, il a semé une variété de printemps. Heureusement, les nouvelles expériences ne lui font pas peur. Cette année, il teste « trois couverts intercultures et du maïs sous plastique. » Cet agronome et passionné de mécanique reste attentif au niveau de matière organique de ses champs : il y épand chaque année 2000 tonnes de compost de déchets verts en provenance du Smictom de Dole. Il exporte toutes ses pailles de blé et d’orge : une partie est vendue au « prix syndical de 25 à 30€ la tonne». Le reste fait l’objet d’un troc avec 6 éleveurs. Les termes de l’échange ? « Une tonne de paille contre deux tonnes de fumier s’il est livré chez moi, trois tonnes si je vais le chercher.» En plus d’enrichir ses sols en matière organique, cet apport «améliore le taux de protéines du blé, note Boris. Aujourd’hui, c’est la qualité qui paie, plus que la quantité.» Surtout quand sa coopérative, Dijon Céréales, exporte la moitié de sa production. Boris a aussi tout de suite répondu présent quand Eric Druot, un autre éleveur situé à 5 km, cherchait de la luzerne. Pour ce producteur de lait standard, l’intérêt de la luzerne était évident. Riche en fibres, cette légumineuse favorise la rumination. Et surtout, ses protéines peuvent se substituer au tourteau de soja. Or, la ferme d'Eric possède un système d’exploitation atypique pour le Jura : 50 laitières Prim’Holstein en zéro pâturage, nourries au maïs ensilage et tourteau de soja. « Je paie la tonne de tourteau 430€. J’en utilise 50 par an », calcule-t-il. Le partenariat avec Boris lui permet de réduire ce volume d’un tiers. Ce qui pourrait suffire à faire la différence : «A 320€ les 1000 litres, je ne perds pas d'argent, mais je ne rémunère pas mon travail. ».

Trouver le « juste prix »

Aussitôt dit, aussitôt fait : les deux compères sèment 6,5ha de luzerne, une partie en septembre 2012, le reste en avril 2013. C’est Boris qui cultive cette plante «exigeante en potasse», mais aux mêmes bénéfices agronomiques que le pois. Eric gère la récolte et l’enrubannage. La première coupe a eu lieu début juin, totalisant 10t sur 2,8 ha. Pour fixer le prix, les deux agriculteurs attendent le bilan des trois coupes prévues. Une chose est sûre : ce sera un «juste prix» basé sur les coûts de production de l'un et les économies réalisées par l'autre. Déjà habitués à travailler ensemble, les deux producteurs vont désormais plus loin en cultivant leurs surfaces en céréales en commun. Là aussi, chacun s’y retrouve. Eric ne souhaitait plus réaliser les traitements phytos. Et Boris, qui s’avoue « largement suréquipé », rentabilise son parc de matériel. Quant aux résultats, ils n’en reviennent toujours pas : «On a fini de semer nos 100ha de maïs avant tout le monde ! Sans Eric, je n'aurais pas pu aller au congrès de JA... »

«On nourrit tous la France »

Avant l’entraide, il y avait déjà «une histoire d’Hommes». Eric était l'un des seuls voisins à avoir proposé son aide quand il a perdu brutalement son oncle et associé en juillet 2010. Depuis, ils sont devenus amis. Boris est venu aux JA grâce à Eric, son «papa syndical». Même avec cette complicité, pour réussir, «il faut communiquer », insiste Marie, la jeune associée d’Eric. La prochaine étape ? « Inévitablement, on en viendra à mutualiser la récolte », répondent en chœur le céréalier impulsif et l'éleveur flegmatique.

Bref, Boris ne travaille pas avec ses voisins éleveurs par charité, ni même par solidarité, mais par intérêt commun. Comment généraliser de tels échanges directs entre producteurs ? Pour Boris, « il faudrait une volonté politique forte des coopératives », alors qu'elles ont un intérêt économique à monétiser ces échanges. A Champagney, les agriculteurs n'attendent pas que l'impulsion vienne d'en haut. Boris continue à se battre contre les préjugés, rappelant qu’il y a «des éleveurs qui gagnent mieux leur vie que des céréaliers.» Dans un Jura où les producteurs de lait à comté mènent la danse, il clame qu’«on ne parle pas assez des céréales.» Et conclut par un appel : «Il est temps que les jeunes agriculteurs comprennent qu’ils sont tous dans le même bateau. Après tout, céréaliers ou éleveurs, on nourrit tous la France.»

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