Les éleveurs canadiens dans une bulle laitière

Raphaël Lecocq

Les éleveurs canadiens dans une bulle laitière

Alors que la suppression des quotas laitiers met à mal les producteurs européens, les éleveurs canadiens sont protégés par un système de gestion de l’offre. Mais la cherté des quotas pénalise la transmission des exploitations, dont le nombre baisse significativement. Des menaces pointent en provenance des USA et de l’UE avec le CETA.

« Le CETA va peser sur les prix du lait et du fromage »

Isabelle Roy, directrice marketing de la fromagerie Bergeron

Basée à Saint-Antoine-de-Tilly au Québec, la fromagerie familiale Bergeron fabrique depuis 25 ans une douzaine de fromages à pâte dure tels que des Gouda, régulièrement distingués dans les concours. Une partie de ses approvisionnements vient d’exploitations nourrissant les troupeaux au foin sec, et non à l’ensilage. Comme tous les transformateurs, la fromagerie est contrainte par le système de gestion de l’offre, qui bride l’entreprise dans son développement du fait de la limitation des volumes. Mais elle s’interdit d’importer du lait diafiltré. « Nous soutenons les éleveurs dans leur combat contre l’incorporation de lait diafiltré », affirme Isabelle Roy, directrice marketing. « En ce qui concerne le CETA, les nouveaux contingents de fromage risquent de peser sur les prix. Il est vrai que le Canada est le pays où le lait est payé le plus cher au monde, après le Japon ». Le prix du fromage est à l’avenant bien entendu, mais la consommation est en augmentation. Pour assurer sa croissance, la fromagerie Bergeron développe notamment des « appetizer » à plus forte valeur ajoutée. Sur un second site, elle fabrique également de la Vache qui Rit pour le compte de Bel. L’entreprise emploie 200 personnes.  

Un prix cible pour le lait de transformation basé sur les coûts de production, un contrôle des importations de produits laitiers, une gestion des approvisionnements par un contingent de marché national : tels sont les trois fondements de la filière laitière canadienne. Celle-ci se classe au 3ème rang de l’économie agricole, derrière les productions de grains et de viande rouge. En juillet 2016, un producteur du Québec, province qui concentre près de la moitié de la production du pays, percevait ainsi 457 €/1000 l pour la qualité de référence (3,6 kg/hl de matière grasse et 3,2 kg/hl de protéine) et jusqu’à 494 €/1000 l pour une composition moyenne de 4,01 kg/hl matière grasse et 3,33 kg/hl de protéine. On est très loin des 278 €/1000 l payés aux producteurs français à la même période. A noter qu’au Canada, les producteurs organisent, paient et mutualisent les coûts de transport du lait. En 2015, il s’élevait en moyenne à 2,62 $ CAN par hectolitre (1,8 €/hl).

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Avantage aux producteurs

Le système de gestion de l’offre a été mis en place en 1971 et se traduit par l’ajustement de la production aux besoins des transformateurs. Révisé une fois par an, le prix est indexé sur les coûts de production évalués d’après une enquête. Le système préserve clairement les intérêts des éleveurs, au détriment des transformateurs, contraints par les volumes, et des consommateurs canadiens qui, comparativement à leurs voisins américains, paient 10 à 20 % plus cher les produits laitiers. Un dispositif équivalent prévaut pour la production d’œufs, de poulets de chair et de dindes. La gestion de l’offre exclut toute subvention mais engendre des contingentements à l’importation, au-delà desquels s’appliquent des taxes de 200 % et plus. Autre conséquence : sous le contrôle de l’OMC, le Canada s’interdit peu ou prou d’exporter, le solde commercial du secteur laitier affichant un déficit de 620 millions d’euros en 2014.

Effets pervers

Si la gestion de l’offre préserve les revenus des éleveurs en place, elle pénalise la transmission des exploitations car les quotas se négocient cher.  Dans le système canadien, une vache équivaut à un kg/jour de matière grasse, et un kg/jour se négocie 16 000 € au Québec et en Ontario. Autrement dit, pour racheter un élevage de 80 vaches, il faut mettre 80 X 16 000 euros sur la table, pour le seul quota ! Régulièrement, les éleveurs en place cherchent eux aussi à acquérir quelques grammes de quotas aux enchères publiques pour ne pas se défaire d’une vache. Car la sélection génétique, très performante, pousse la production vers le haut, et fait donc courir le risque de dépasser des quotas alloués. Résultats : le nombre d’exploitations laitières a baissé de 30 % en 10 ans, le cheptel de 10 % mais la production a crû de 6 %. Le Canada compte un peu moins de 12 000 exploitations laitières produisant en moyenne 650 000 litres de lait par an avec un effectif moyen de 80 vaches. Trois opérateurs (Agropur, Parmalat et Saputo) transforment 81 % de la production.

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Menaces américaine et européenne

Depuis 2015, une fissure est apparue dans la gestion de l’offre, avec l’introduction de lait diafiltré en provenance des Etats-Unis. Considéré comme un ingrédient riche en protéines et servant la production de formages, le lait diafiltré n’est pas soumis aux contingents tarifaires, au grand dam des éleveurs, mais pas des transformateurs. Les éleveurs paieraient ainsi les frais d’un accord commercial sur la vente de bois d’œuvre canadien aux Etats-Unis, le bois pesant davantage dans le PIB (1,9 %) que l’agriculture (1,6 %). L’Union des producteurs agricoles, le principal syndicat agricole, estime le préjudice à 140 millions d’euros pour l’année 2015. Le CETA constitue un autre front inquiétant les producteurs. Le projet prévoit l’importation de 18 500 t de fromage sans droit de douane, s’ajoutant aux 13 000 t déjà négociées dans le cadre de l’OMC. Davantage de tonnage à moindre prix : l’inquiétude des éleveurs canadiens peut se comprendre.

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