Lozère : Faire cause et Causse... communs

Raphaël Lecocq

Lozère : Faire cause et Causse... communs

Sur le Causse Méjean, où l'homme et la nature se toisent et rivalisent d'influence, les éleveurs font cause et Causse communs. Vivien Bonicel a ainsi intégré un Gaec existant pour faire perdurer le métier, et au-delà, maintenir un territoire ouvert au reste du monde, bio-diversifié…

Lutter contre la fermeture du milieu : ce n'est pas la vocation première des agriculteurs en activité sur le Causse Méjean. Un plateau calcaire de 30 000 ha, aux confins de la Lozère, une sorte d'île perchée à 900 m d'altitude, cernée par le Tarn, la Dourbie et la Jonte, à quelques battements d'aile de vautour du Mont Aigoual, au coeur du Parc national des Cévennes. Quelques dizaines d'éleveurs, de brebis pour la plupart, s'accrochent à leur territoire, qui ne demanderait qu'à reprendre ses droits, autrement dit pousser tout doucement mais sûrement ses habitants au bord des falaises et des précipices, sous la poussée lente mais certaine des pins et genévriers. « Dans les années 70, un trait avait été plus ou moins tiré sur le maintien d'une présence humaine sur le Causse, souligne Vivien Bonicel. Comme si la biodiversité ne passait pas (aussi) par le maintien de l'espèce humaine ! »

Raphael Lecocq

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Adaptation au milieu

C'était sans compter sur un trait de caractère des Caussenards : l'ouverture d'esprit, la meilleure arme anti-fermeture du territoire. Des agriculteurs venus « d'ailleurs » sont venus exercer leur métier sur le Causse. Vivien Bonicel, lui, ne venait pas d'ailleurs. Originaire de Montignac (Lozère), il a 24 ans en 2007, un bac pro en poche, des expériences au service de remplacement et une réalité à affronter : les 30 ha de terres labourables et 60 ha de parcours de ses parents sont trop justes pour s'installer. A Saint-Pierre des Tripiers (48), à 20km de là, Patricia et Pierre Granat, en Gaec depuis 2004, doivent gérer la sortie d'une troisième associée, la soeur de Patricia, dont l'activité agricole devient incompatible avec sa vie personnelle. Son remplacement est indispensable, au risque de déséquilibrer vie professionnelle et personnelle, qui s'orchestre alors autour de deux troupeaux de brebis lait et viande, un atelier de porcs, 100 ha de terres labourables, sans oublier les trois enfants du couple. Les trois futurs associés ont appris à se connaître lors d'un remplacement effectué par Vivien non loin de là. Le jeune agriculteur fait son entrée dans le Gaec de la Viale en tant que salarié. Deux mois suffiront pour sceller l'association.

Contre nature ?

Les associés déjouent les écueils : l'absence de tout lien familial, la faible antériorité de leur relation, les écarts d'âge (quinze ans séparent le jeune agriculteur du couple), la différence de parcours (les époux ont un diplôme d'ingénieur agro). « La création du Gaec remonte à 1985, explique Patricia Granat. Mon père et mon oncle, puis ma soeur et moi en avons été les associés successifs, avant l'entrée de Pierre en 2004, après dix ans d'activité dans le secteur bancaire. L'arrivée de Vivien en 2007 n'est qu'une étape nouvelle. » Les défis sont ailleurs : il faut assurer le revenu des trois associés dans un contexte géographique et économique difficile, pour ne pas dire hostile. Vivien pointe une faiblesse du Gaec du côté de l'autonomie fourragère. « En 2006, nous sortions de deux années de sécheresse sévère, se rappelle le jeune agriculteur. L'apport de mes terres a permis de renforcer notre autonomie alimentaire. J'ai instauré également la production de fourrage enrubanné, réservé aux brebis vides et réformées, en complément du foin, pour maximiser la production sans être contraint au niveau du stockage.» Les besoins fourragers du Gaec ne sont pas seulement liés à la taille du troupeau, constitué de 500 brebis Lacaune. Bien qu'en zone “roquefort”, le Gaec travaille depuis toujours avec la fromagerie du Fédou, basée à Hyelzas (Lozère). « Suite à l'arrivée de Vivien, nous avons mis fin à notre atelier de brebis viande, trop peu rentable, au profit du lait, précise Pierre Granat. La fromagerie nous achète notre production à la condition d'anticiper de deux mois les livraisons par rapport au rythme normal. Les contraintes sur la gestion du troupeau, reproduction et alimentation en tête, sont très fortes. » La fromagerie, coupée du monde au milieu du Causse, doit elle-même s'adapter, comme par exemple renoncer au fromage frais pour se concentrer sur l'affiné.

De la biodiversité sans le savoir

Le Gaec espère produire plus de lait, pour atteindre les 100 000 l, contre 85000 prévus en 2010. Outre la production de céréales et la culture de prairies temporaires, soit 130 ha de terres labourables, un atelier de cochons complète l'activité, une production de plein air, transformée en commun avec d'autres éleveurs (voir encadré), valorisée tout en direct, déconnectée de toute subvention. « Dans notre situation, on a parfois l'impression de travailler pour avoir le droit de toucher les primes, déplore Vivien Bonicel. L'élevage de cochons n'est couplé à aucune subvention. Le prix d e vente est maîtrisé et a pu être revalorisé au fil du temps, à l'inverse du prix du lait dont le prix stagne éperdument. » Le Gaec élève 40 Large white par an qu'il transforme en pâtés et produits de salaison. Haut lieu touristique pour amateurs de randonnées pédestres, le Causse Méjean attire naturellement le chaland. Présent sur quelques marchés, le Gaec a instauré une formule de visite hebdomadaire à la ferme. Ouverture toujours. L'oeuvre anti-fermeture du territoire pourrait trouver un nouvel appui avec Natura 2000, porté par le Parc national des Cévennes, avec des aides spécifiques pour l'entretien des parcours. Les éleveurs du Causse Méjean sont ouverts à tout, y compris aux vautours, pour lesquels ils ont obtenu le droit de continuer à déposer leurs animaux morts dans des endroits dédiés, plutôt que d'emprunter la voie bitumée et carbonée de l'équarrissage. Sans le savoir et sans le crier sur les toits (de la Lozère), les éleveurs Caussenards faisaient déjà de la biodiversité.

 

Un atelier de transformation collectif et unique à la fois

Créée en 1985 à l'initiative des éleveurs, la coopérative Causse Cévennes exploite à la Parade (Lozère) un atelier de transformation de porcs, aux normes depuis 1992. Sa particularité : il fonctionne sous la forme d'une banque de travail. En service d'octobre à mai, les treize éleveurs adhérents fournissent la main-d'oeuvre nécessaire à la transformation des 25 t annuelles de porcs et autres volailles. La comptabilisation des heures fournies par chacun est à elle seule un vrai travail. La coopérative ne compte aucun salarié et aucun éleveur n'est autorisé à utiliser l'atelier, ni en dehors de la banque de travail ni avec ses salariés. Des recettes ont été développées en commun mais chaque éleveur commercialise ses produits (charcuterie sèche, pâtés…) à sa guise. La charge de travail revenant à chacun pèse lourd dans les emplois du temps des différents éleveurs. Mais la formule a fait ses preuves, sans pour autant être reproductible à l'envi, des tentatives ayant avorté ici ou là. Le défi reste néanmoins permanent. Aujourd'hui, la seconde génération d'éleveurs est aux commandes de la coopérative. Un gage de pérennité.

Source Ja Mag

Publié par Raphaël Lecocq

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