Négociation transatlantique : Quel enjeu pour la viande bovine aux États-Unis, en Europe et en France

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Négociation transatlantique : Quel enjeu pour la viande bovine aux États-Unis, en Europe et en France

L’issue des négociations transatlantiques devrait se traduire par des facilités accrues pour l’arrivée de viande bovine américaine en Europe. Ce ne sera pas pour autant une invasion, mais on peut comprendre l’inquiétude d’une filière européenne et en particulier française plutôt sur la défensive. Pourtant, n’envisager l’issue de la compétition qu’en terme de substitution est réducteur : de même que les pièces américaines ne pourront trouver un marché en Europe qu’au prix du respect des normes européennes, de même une production bovine nationale ne trouvera de nouveaux débouchés qu’à la condition de répondre aux goûts et aux exigences sanitaires et sociétales des acheteurs.

Négociation transatlantique : Quel enjeu pour la viande bovine aux États-Unis, en Europe et en France

Contexte de la négociation, objectifs, méthodes, acteurs

Poursuivant une démarche initiée depuis près de vingt-cinq ans, l’Union européenne et les États-Unis sont depuis seize mois engagés dans une négociation multisectorielle qui doit aboutir à un « Partenariat Transatlantique de commerce et d’investissement » (TTIP , Transatlantic Trade and Investment Partnership). Il s’agit clairement, dans une conviction commune de réduire les distorsions de concurrence, pour aller vers un marché commun à plus de 800 millions de citoyens. L’activation récente de cette négociation n’est pas
sans rapport avec l’enlisement actuel des discussions au sein de l’OMC, ce qui pousse les États à progresser en bilatéral. 

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C’est une démarche à large spectre, qui concerne les échanges de tous biens et services : matières premières, objets manufacturés, produits chimiques, énergie, médicaments, véhicules à moteurs… mais aussi la circulation des capitaux, la protection du commerce à travers celle du travail, de la propriété intellectuelle, la lutte contre la fraude et la préservation d’une concurrence loyale. 

Compte tenu des enjeux considérables que représente cette libéralisation des échanges – 0,05 points de PIB supplémentaire selon une étude de la Commission – son aboutissement se fera sur la base d’un « paquet » global, au sein duquel des concessions réciproques devront être faites. 

La confidentialité des réflexions et débats entre négociateurs 1, exigée par les américains, est souvent jugée excessive de ce côté-ci de l’Atlantique par les acteurs économiques concernés. En outre, les organismes et partis habituellement sceptiques sur la mondialisation ont fait clairement savoir depuis le début leur désapprobation sur le principe même de cette négociation qui ne saurait mener qu’à une dérégulation dangereuse, à leurs yeux. 

Rappelons que l’Europe mène aussi des discussions avec trois autres régions du monde : le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay et Venezuela), le Canada et le Japon.

D’une manière générale, quelles sont les règles préalables à une telle démarche ? On peut les résumer de la manière suivante :

     - à terme, aucun obstacle tel qu’une aide ou un droit à payer ne peut se justifier par la seule protection de la compétitivité des produits,
      - en revanche, il reste permis de défendre toutes exigences d’ordre sanitaire, environnemental, social, sociétal… etc.

Dans ce cadre, il est classique de mettre en parallèle les intérêts des filières du lait et de la viande bovine : concernant les produits laitiers, l’Europe et en particulier la France, riches d’une production structurellement excédentaire et d’une offre très diversifiée, sont nettement à l’offensive. En revanche, face au « continent du bovin » par excellence, la production européenne peine à trouver ses débouchés, et son déficit – encore restreint, 3 % de la consommation domestique – croît cependant chaque année. Dans les deux cas, les arguments des exportateurs potentiels sont les mêmes : pourquoi interdire aux consommateurs – américains pour les produits laitiers européens, européens pour la viande américaine – l’accès à des produits dont on devine qu’ils trouveront leurs acheteurs.

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France et USA : contextes et méthodes différentes mais des produits qui se rapprochent

Pour comprendre l’évolution de la discussion en cours, il est opportun d’examiner l’accord désormais conclu avec le Canada (octobre 2013). Celui-ci prévoit entre autres une augmentation significative – presque un doublement – des quotas d’importation respectifs de fromages européens vers le Canada et de boeuf canadien vers l’Europe. Mais cet accord, qui doit être ratifié en fin d’année 2014, sera encadré par une mise en place progressive d’ici 2019 ainsi que l’obligation d’octroi de licences d’importation. Les US A peuvent y trouver une légitimité pour solliciter un quota similaire à celui du Canada, mais en proportion de leur production et de leur capacité d’exportation, nettement plus importantes (peut-être quatre fois plus en volume, ce qui correspond à un flux potentiel de l’ordre de 250 000 tonnes vers l’Europe). 

Avec les États-Unis, on peut redouter que les avancées de la négociation conduisent à une nouvelle fragilisation de la filière bovine européenne et surtout française. La première raison tient à l’esprit dans lequel les américains négocient : ils ne se préoccupent pas de leurs disponibilités à l’export, qui sont d’ailleurs très fluctuantes. En revanche, une fois le chemin éclairci, ils sauront adapter leurs processus de production pour satisfaire exactement les exigences de leurs interlocuteurs. C’est pourquoi il est important que soient précisées les contraintes de production qui ne sont pas négociables, d’autant plus qu’elles génèrent des surcoûts qui doivent s’appliquer à tous. 

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La production de viande bovine des États-Unis s’articule essentiellement autour des feedlots : dans ces ranchs géants, des milliers d’animaux finissent d’être engraissés à un coût de revient compétitif, en particulier du fait de la proximité des substrats alimentaires : autrement dit, l’élevage bovin américain ne se conçoit qu’en complémentarité de la disponibilité en céréales, soja et autres protéagineux. Cette spécialisation dans l’engraissement est telle qu’elle s’appuie en partie sur l’importation d’animaux maigres, en provenance des pays voisins (Canada et Mexique, principalement), tandis que l’effectif permanent du cheptel bovin américain décroît régulièrement depuis vingt ans. Mais la consommation domestique aussi a tendance à décroître et, passées plusieurs années de sécheresse qui ont conduit à une forte décapitalisation, il en résulte aujourd’hui une progression forte des disponibilités à l’export. Aujourd’hui, le principal débouché des exportations américaines de viande bovine se situe en Asie : Japon, Corée du Sud et Chine (par Hong-Kong et Taiwan). Mais le renchérissement du coût de revient, articulé avec celui de l’aliment, rend le produit de moins en moins compétitif, tant vers ces destinations, face à la viande sud-américaine et indienne, que sur le marché intérieur.

Dans ce contexte, il devient tentant d’explorer le marché européen, plus exigeant en qualité et plus préparé à payer cher les bons morceaux. De son côté, l’élevage français, et plus précisément encore le Bassin allaitant central, tente de défendre une production jugée haut de gamme, mais qui a de plus en plus de mal à trouver son débouché sur le marché domestique. Quant à l’engraissement des jeunes bovins, activité qui viendrait en complément de la production laitière dans les territoires où celle-ci est dense, il ne répond déjà pas aux espérances d’un rapport qualité-prix compétitif dans l’espace européen.

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Une compétition qui touchera le haut de gamme et les pièces les mieux valorisables

L’export en vif ne se laissera pas substituer des contingents de viande réfrigérée et congelée. Les turbulences sur le vif maigre (Italie, Espagne) et le vif fini (Maghreb et Moyen-Orient) sont inquiétantes mais l’ouverture au marché américain ne va pas les aggraver. La demande en haché pourra attirer des viandes importées à moindre coût, mais avant tout, elle entraînera une tendance baissière sur la rémunération de l’ensemble de la production française, de manière mécanique, par un nouvel accroissement de la part de carcasse qui lui sera destinée. En outre, il est vraisemblable qu’un afflux étranger viendra plutôt d’abord d’Europe, et en particulier d’Irlande et de Pologne, dont la progression des disponibilités pourrait s’accentuer avec le développement de la production laitière. 

C’est plutôt sur la disponibilité en pièces nobles, issues des quartiers arrière, et en principe vendus chers que les États-Unis et la France devraient se retrouver en compétition. Or, en Europe, la France est isolée sur sa stratégie de qualité, mais elle dispose aussi de la plus forte demande. Le consommateur français est particulièrement sensible à la qualité de la viande, et c’est sur ce créneau que les exportateurs américains vont vouloir élargir la brèche. Le précédent du quota de « boeuf Hilton », aujourd’hui un peu moins de 70 000 tonnes de très haute qualité importées par les Européens, qui proviennent d’ailleurs, historiquement aussi bien d’Amérique du Sud que des USA, illustre ce phénomène depuis près de vingt ans. 

À priori, les conditions sanitaires « habituelles » d’élevage bovin aux États-Unis ne sont tout simplement pas recevables selon les critères européens. S’agissant le plus souvent de contraintes à caractère sanitaire – exigence de traçabilité, interdiction des accélérateurs de croissance (hormones), des farines animales et de tout risque de contact avec les produits et sous-produits d’autres espèces animales, restriction dans l’administration d’antibiotiques – les négociateurs européens ne devraient pas baisser pas la garde sur leurs exigences. Mais une filière spécifique pourrait se mettre en place outre-Atlantique. 

S’agissant du bien-être animal, et de l’intensification liée à l’élevage en espace confiné, un sujet auquel le consommateur européen est sensible, la discussion risque d’être plus délicate, et devrait conduire à la fixation de « limites acceptables » par les européens. 

De même, concernant l’incorporation de plantes génétiquement modifiées dans les formules d’aliments, la récente latitude donnée par les autorités européennes aux États-membres en matière d’autorisation de culture (et les usages très différents qu’il faut s’attendre à trouver dans les années à venir selon les pays) ne facilitera pas l’établissement d’une posture ferme. Les Américains devraient en profiter, d’autant que sur d’autres espèces (porcs, volailles), la présence massive d’OGM importé dans l’aliment fourni aux
élevages européens est un argument en faveur d’un régime identique pour l’élevage bovin. 

Cependant, malgré l’abondance des labels, appellations et cahiers des charges, ou plutôt en raison même de leur multiplicité et de leur complexité, à la question : « qu’est-ce qu’une viande bovine de qualité qui justifie un prix unitaire plus élevé ? »,jusqu’à présent, la réponse apportée en France manque singulièrement de clarté. 

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Appréciation de la qualité des viandes : quelle écoute de l’opinion du consommateur par les professionnels

Compte tenu des enjeux, il faut donc s’attendre, à l’issue de la négociation, à ce qu’un corpus de règles communes soit établi entre l’Europe et les États-Unis pour la constitution d’élevages bovins dont le produit soit exportable d’un continent à l’autre, au moins dans le principe 2. Si une part de la compétitivité américaine se maintient, notamment par la préservation au moins partielle des normes d’intensification outre-Atlantique, l’établissement d’un quota, qui pourrait se chiffrer en centaines de milliers de tonnes par an, incitera
l’élevage américain à se mettre en position d’y répondre. Et il faut craindre que le consommateur y trouve son compte En effet, vis-à-vis de l’acheteur européen et en particulier français, sur le haut de gamme, la viande américaine dispose de vrais atouts :

 

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-  D’abord, la finition de l’animal américain est plutôt un gage de tendreté dans l’assiette. Il faut se souvenir que le taux de graisse plus élevé est un facteur améliorateur du goût. Des restaurateurs et certains bouchers « médiatiques » cachent de moins en moins leur souhait de voir revenir une viande moins maigre. Cela peut même conduire certains leaders d’opinion à dénigrer les races françaises, qu’il s’agisse des laitières trop sélectionnées pour pouvoir encore offrir de belles pièces ou de produits issus des races à viandes, mais jugés trop musclés.
  - Ensuite, la saveur des viandes provenant des races américaines n’est pas en reste : souvent constituées de croisements, où figurent des races à bonne qualité bouchère, notamment issues de Grande-Bretagne comme l’Angus ou la Hereford, la viande américaine tient la comparaison dans l’assiette avec les races françaises.
  - Enfin, la grande distribution peut trouver, dans cette arrivée de viande nouvelle venue d’Amérique, une occasion de renouveler et mieux valoriser le rayon de la boucherie dont elle assure aujourd’hui les trois quarts des ventes. Aussi, si les acteurs de la filière ont raison de rappeler ce qui n’est pas négociable, ils devront tout de même surveiller ce que les consommateurs trouveront demain à leur disposition au rayon boucherie de leur grande surface ainsi que dans les bacs libre-service : même s’il a souvent montré sa préférence – à prix égal – pour la production nationale, l’acheteur pourrait être conduit à une nouvelle identification entre viande de qualité et viande importée. Le chemin passe par une simplification et une clarification de l’information du consommateur, en particulier concernant le rapport entre qualité et prix. L’interprofession de la viande s’est ainsi félicité de la parution récente (10 juillet 2014) de l’arrêté ministériel concernant les pièces de viande bovine et ovine présentées en libre-service, qui prévoit une simplification des dénominations des pièces et un classement de une à trois étoiles selon le potentiel de qualité du morceau.

Des deux côtés, des exigences divergentes, mais tout aussi respectables

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Au-delà d’un élargissement de l’espace commercial aux deux continents, la négociation en cours veut aussi promouvoir l’idée d’une harmonisation progressive des réglementations, au bénéfice des citoyens consommateurs des deux continents. Si le travail est bien fait, il en résultera donc un renforcement de leur protection tout autant qu’une compétition plus large au profit de leur pouvoir d’achat. De ce point de vue, la négociation transatlantique devrait conduire à une amélioration de toutes les conditions de production. Il est donc tout aussi important que les professionnels insistent sur la conduite des élevages que sur l’aliment ou les apports médicamenteux. Sous ces conditions, il faudra bien que les filières européennes, et en particulier la filière française, acceptent
que la viande américaine ait la possibilité de présenter ses produits sur le marché domestique. La solution n’est pas d’empêcher le marché de la viande de s’ouvrir à d’autres provenances, mais de se préoccuper essentiellement de faire une viande qui se vende, dans l’espace européen, voire au-delà. Or, cela se fera par une vraie différenciation de la production bovine selon la race, le mode de conduite et des coûts de revient clairement adaptés à une demande plurielle, donc à des prix différents. Une chose est sûre : la négociation transatlantique devra aboutir courant 2015, à condition que la nouvelle Commissaire européenne au Commerce, la suédoise Cécilia Malmström, précédemment en charge des Affaires Intérieures, sache rapidement endosser le costume de maître d’oeuvre laissé par Karel de Gucht. Faute de quoi son issue sera repoussée loin dans le futur, car dans quelques mois débutera la course électorale qui conduira à l’élection du nouveau président américain, une période peu propice à l’avancée des partenariats commerciaux... 

Source PRISME septembre 2014

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Commentaires 3

pickle

Merci Vincent, tout est dit, je rajouterais juste le volet hormones et antibios a outrance

vincent

avec ça nous allons enfin manger la bonne merde des feedlots americains nourris aux maïs et soja transgénique et avec un bilan carbone désastreux pour leur transport.Vive la libre circulation de la merde industrielle pour nourrir les pauvres!!!

dob

Jusqu'à maintenant il y avait des camions de tomates françaises qui allaient en Espagne et des tomates espagnoles qui venaient en France.
Maintenant il y aura le même balais en bateau avec des viande.
Vive la libre circulation des marchandises !

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