Qu'est ce qui se transmet entre cédants et repreneurs ? : Témoignages

Qu'est ce qui se transmet entre cédants et repreneurs ? : Témoignages

Au-delà de la valeur de l'entreprise, telle qu'elle ressort de l'estimation selon une méthode ou une autre, que se transmet-il entre un cédant et un repreneur ?

D'après les propos lors de la table ronde avec : Philippe MONNET, membre du Bureau National des Jeunes Agriculteurs, M. DESBROSSE, représentant de la Section Nationale des Fermiers et Métayers, M. de BEAUMESNIL, président de la Section Nationale des Propriétaires Ruraux, M. CORPET, membre des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens.

Philippe Monnet: « la transmission c'est faire vivre le travail de plusieurs générations »

Agriculteur dans le haut Doubs, Philippe MONNET a repris une partie de l'exploitation familiale ; il exploite 40 hectares, 30 vaches Montbéliardes avec une production de 170000 litres de lait livrés à une fruitière de comté. Il a effectué son stage d'installation dans une exploitation porcine - production réalisée sur la ferme familiale- de l'ouest de la France Ph. Monnet a réfléchi son parcours d'installation avec ses parents, son conseiller de gestion et l'ADASEA pendant quelques années : il estime qu'il faut anticiper, bien réfléchir le projet d'installation quelques années. Si l'aspect économique a été selon lui bien analysé, l'aspect humain et travail n'a pas été suffisamment abordé ou tout au moins il a été reporté à la cessation effective de ses parents. La formation et l'expérience doivent aider le jeune à s'interroger sur les aspects économiques, financiers de son installation et plus largement sur la viabilité de l'exploitation. Le jeune réfléchit sur « ce qu'il ne veut pas reprendre, ou plutôt sur ce qu'il veut créer de nouveau » en lien étroit avec son projet de vie. Ce qui se transmet entre cédant et repreneur à son avis, c'est « le savoir-faire et la réflexion que les cédants (mes parents) ont pu acquérir tout au long de leur parcours » et « des choses qui ne sont pas quantifiables, comme me laisser une certaine liberté dans mon parcours de formation, dans mon expérience, m'autoriser une certaine initiative et de la responsabilité »..

Michel de Beaumesnil :

Michel de Beaumesnil exerce dans la Nièvre la profession d'expert agricole, ce qui l'a amené à céder son exploitation agricole à un jeune agriculteur originaire du département de l'Eure. Il a identifié trois catégories de propriétaires : le propriétaire investisseur, le propriétaire bailleur familial et le propriétaire exploitant sans repreneur. Chacun ne va pas céder la même chose, dans les mêmes conditions et pour les mêmes objectifs. Le propriétaire investisseur n'a aucune relation,déplore t-il, avec le cédant et le repreneur d'une exploitation, si ce n'est le capital qu'il va mettre à la disposition du repreneur. Il veut pouvoir gérer et faire fructifier ce capital comme tout autre capital, au risque sinon de s'intéresser lui ou ses héritiers, à des capitaux plus mobiles. Si les jeunes agriculteurs veulent de jeunes propriétaires investisseurs, ce capital mis à disposition doit pouvoir fructifier comme tout autre capital Le propriétaire qui donne à bail à son fils, lui accordait il y a 20 à 25 ans plus de facilités financières, avec somme toute l'accord de l'ensemble de la famille : les valorisations n'étaient pas énormes, les frères et soeurs avaient pu faire des études et s'établir dans des situations aussi enviables que celui qui avait repris la ferme. Aujourd'hui, compte tenu des valeurs de reprises en jeu, de plus grandes incertitudes dans les parcours professionnels et personnels des frères et soeurs, il parait plus difficile de leur faire accepter que la transmission à celui qui reprend puisse se faire dans les mêmes conditions que par le passé, surtout avec la création du fonds agricole qui va officialiser certaines valeurs. L'optique du propriétaire exploitant sans repreneur sera probablement différente ; il possède le capital de production et d'exploitation et il tentera de valoriser le tout à son maximum.

Jean-Luc Desbrosse :

Souvent les exploitations hors cadre familial sont surestimées, surévaluées ; ce n'est pas la transmission familiale qui est sousévaluée Jean-Luc Desbrosse s'est installé il y a 30 ans dans le cadre d'un GAEC avec son épouse et un de ses frères. Avec cinq frères et soeurs, Mr Desbrosse explique qu'il a eu sa part et rien que sa part et que pour le reste il a financé et remboursé à la banque son installation. La réussite de l'installation dans le cadre familial tient dans la valorisation des éléments à la valeur économique et « sans cadeau » Il insiste sur d'autres valeurs à transmettre qui ne sont pas nécessairement quantifiables. Ce sont d'abord les hommes qui font la transmission : des cédants avec une certaine philosophie, celle de transmettre à un jeune ou bien celle de se faire un maximum d'argent en oubliant qu'ils ont été jeunes aussi et que d'autres leur ont permis de mettre le pied à l'étrier. Ce sont aussi des bailleurs qui dans leur majorité ont envie de garder leur patrimoine, de le louer à sa juste valeur et la rentabilité du foncier n'est pas si mauvaise ! certains placements récents n'ont pas été bien florissants, il faut regarder sur la durée. Et les hommes c'est aussi la volonté professionnelle, l'engagement syndical pour l'installation : il y a les discours de tribune et puis il y a l'action dans les CDOA et tout l'accompagnement des jeunes dans les départements, pas très visible mais c'est comme ça qu'on fait de l'installation ! La réussite des jeunes agriculteurs tient aussi à l'accueil qu'on leur fait dans une commune : suivant la commune où le jeune arrive, il réussit ou il ne réussit pas… On l'intègre à la CUMA, on lui donne des coups de main, un conseil discrètement quand il en a besoin, on l'intègre dans les groupes. Et ça aussi ça doit se transmette ! Il faut susciter aussi l'engagement des jeunes dans les communes, dans la vie associative, c'est important.

Didier Corpet : transmettre les valeurs de notre société

Didier Corpet se sent à la fois éloigné et proche de la problématique de transmission agricole. La notion de fonds de commerce est largement diffusée dans son secteur d'activité, alors que la notion de terre n'existe plus ou pas. Ce qui est proche, c'est la réalité d'un monde qui change, qui est complexe, incertain.. Le jeune qui s'installe en entreprise est un créateur et non un repreneur. Mais la problématique de la transmission se ressemble même s'il faut décoder un tas de mots. « Comme en agriculture, le problème de l'écart entre la valeur foncière et la valeur d'exploitation fait qu'il y a des usines ou des commerces qui sont à des endroits où il vaudrait mieux faire des logements que de continuer à exploiter un commerce ou une usine et ils ferment dans les villages à cause de cet écart de valeur. Il faut donc y réfléchir autrement. La transmission ne se mesure pas uniquement en terme d'argent, il ne se transmet pas seulement des valeurs matérielles et c'est ça qui rend le débat complexe. Elle se mesure aussi en terme d'opportunité, de chance, de moment, de droit, de devoir, de circonstances et finalement de volonté d'échange qui peut exister entre deux personnes, la conjonction entre leurs deux désirs. Et du coup, quelle que soit la validité des évaluations des experts, quelle que soit la pertinence des valeurs de M. Leseigneur ou M. Nansot, jamais deux exploitations ne se vendront au même prix si on essayait de les comparer. Car il entre une différence qui est l'homme et le coeur qu'il y met : les chiffres varient suivant le coeur qu'on y met, ils peuvent doubler ou se diviser sans qu'il y ait vol. Et l'éthique, c'est une question de coeur. La transmission est nécessaire aussi, c'est celle des valeurs qu'assurait l'instituteur de l'école de Jules Ferry : c'est sur nous aussi, chefs d'entreprise, que repose la transmission des valeurs de notre société.

Source AS (Accompagnement Stratégie)

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