Tendances du système alimentaire

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Tendances du système alimentaire

Céline Laisney, fondactrice d’AlimAvenir, un cabinet de veille sur l’alimentation de l’amont à l’aval en France et à l’étranger. Elle nous fait part des dernières tendances observées.

Quelles sont les principales forces internes et externes qui font évoluer le système alimentaire ?

Parmi les forces internes, il y a l’évolution des comportements de consommation. Au niveau mondial, la demande va forcément augmenter du fait de la croissance démographique et de la transition nutritionnelle qui se traduit par davantage de consommation de protéines animales. C’est la tendance la plus structurante de l’évolution du système alimentaire mondial. Sur les forces externes, je dirai que ce sont principalement les contraintes environnementales, les tensions sur les ressources en terre, en eau, en biodiversité et le changement climatique qui pèsent le plus sur la production. Il y a également une internationalisation accrue des marchés, ce qui entraîne une interdépendance de plus en plus forte entre les pays et les continents dès qu’il y a une crise ou une flambée des prix.

Quelles tendances avez-vous identifiées au sujet de l’agriculture ?

Dans le rapport Vigie Alimentation, nous analysons plusieurs tendances, je vous en citerai deux : le changement climatique et l’essor d’une agriculture urbaine high-tech et commerciale. L’impact du changement climatique se fait déjà sentir sur les rendements et au travers de la survenue d’événements climatiques extrêmes (inondations, sécheresse…).

 Le rendement du blé a par exemple perdu plus de 5 % entre 1980 et 2010 par rapport à un climat qui n’aurait pas été perturbé. On observe également des rendements ralentis ou en déclin sur le riz dans plusieurs pays. On se projette souvent à 2050. Or, les effets du changement climatique sont déjà là et vont s’accentuer avec, selon le Giec, des effets contrastés sur les terres cultivables, mais là où elles vont diminuer, c’est justement là où il y aura la nécessité d’augmenter la production. Cela aura forcément des conséquences sur les prix alimentaires. C’est déjà le cas sur le thé, le café, le cacao…

En l’absence de politiques d’adaptation très ambitieuses qui tardent à se mettre en place, la hausse des prix continuera de s’accentuer. Parmi les tendances émergentes, il y a l’agriculture urbaine, qui représente aujourd’hui 6 % des terres cultivées mondiales et 15 % des denrées alimentaires dans le monde. Dans certains pays, cela représente 70 à 75 % de l’approvisionnement des villes. On assiste au retour de l’agriculture urbaine dans les pays développés sous des formes high-tech et commerciales avec des techniques comme l’hydroponie et l’aquaponie qui ont des rendements nettement supérieurs et utilisent beaucoup moins d’eau et bien sûr moins d’espace. Cette agriculture se développe particulièrement à Singapour, au Japon, en Chine, en Amérique du Nord. Il ne s’agit pas seulement des tours verticales, futuristes, mais de l’utilisation des toits des bâtiments ou magasins, des friches industrielles, des containers… Pour l’instant, cela reste limité aux fruits et légumes dont le coût reste encore très élevé.

L’avantage est que ces produits sont distribués en circuits courts et sont ultra frais, cueillis à la commande. Il y a beaucoup de projets dans le monde et cela paraît assez prometteur même si cela ne suffira pas à couvrir l’ensemble de la demande des villes. Pour l’instant, peu de ces projets sont mis en place par des agriculteurs. C’est dommage.

Dans de nombreux domaines, il existe des challengers ou disrupteurs comme Uber, peut-il en naître dans l’agriculture, dans la transformation ou la distribution ?

Oui. On voit déjà des start-ups très prometteuses. Dans l’agriculture, il s’agit notamment d’entreprises qui développent des robots, comme ceux développés par Naïo technologie (voir le reportage du JA mag n° 719 p. 36) dont Oz qui diminue le recours aux intrants ou son dernier-né Anatis, connecté qui permet de récolter des  informations sur la température du sol, son humidité, couplé à un service d’aide à la décision pour les maraîchers. Cela permet de résoudre le problème de la main-d’œuvre quand on fait du désherbage manuel et d’accroître la productivité. C’est aussi le cas des drones avec Airinnov. Dans le domaine de la transformation, le plus comparable à Uber, c’est la start-up Hampton Creek, qui a développé la mayonnaise sans œufs à base de protéines végétales. Les géants de la Silicon valley ont investi dans cette start-up qui fait beaucoup de R&D. C’est comparable à Uber car cela commence à menacer des acteurs comme Unilever, qui l’avait attaquée pour l’empêcher d’utiliser le terme de mayonnaise puis a retiré sa plainte. Hampton Creek a aussi reçu une lettre d’avertissement de la Food and Drug Administration à la suite de la pression des professionnels de l’œuf. Car outre la mayonnaise sans œuf, la marque développe d’autres produits, comme les cookies. Après la crise aviaire au printemps 2015 aux USA, la start-up a reçu beaucoup de commandes et surtout a décroché un contrat avec l’un des leaders de la RHF, Compass. Leurs produits coûtent moins cher, sont présentés comme meilleurs pour la santé, comme meilleurs pour l’environnement, pour le bien-être animal…

Ils vont aussi commercialiser une préparation pour œufs brouillés. Hampton Creek devient un acteur vraiment menaçant pour l’industrie alimentaire. En Europe, Algama propose des innovations alimentaires à base d’algues. Elle va lancer une mayo’ (Mama Poule) et aussi, Springwave, une boisson à base de spiruline. Dans la distribution, je citerai Instacart, qui a mis en place un service de livraison à domicile pour le e-commerce réalisé par des particuliers. L’idée est la suivante : vous ramenez vos courses et celles d’un autre en échange d’une rémunération. Cette start-up a été créée en 2012, est présente dans 17 villes américaines, a réalisé 100 M$ de revenu l’an passé et est valorisée à 2 Mds$.

Quelles sont les tendances que vous avez observées qui pourraient impacter la consommation alimentaire et donc, les producteurs et les façons de produire ?

Il y a beaucoup de tendances. Je vais choisir les plus nouvelles. Les comportements évoluent vers le flexitarisme, c’est-à-dire manger moins de viande ou moins souvent. Globalement, nous nous acheminons vers une alimentation moins carnée, appelant également à la consommation d’alternatives aux œufs et aux produits laitiers comme des produits à base de protéines végétales.

C’est aussi le résultat de l’offre qui croît et permet de changer ses habitudes alimentaires sans que ce soient des changements importants. On veut continuer de manger les mêmes plats qu’avant. 

Cette tendance est liée à une autre, la sensibilisation croissante au bien-être animal. Les agriculteurs doivent la  rendre sérieusement en compte. Cela peut être un avantage comparatif pour les producteurs et les transformateurs qui mettent en place des stratégies proactives - c’est déjà le cas dans les pays anglo-saxons, nordiques, et en Allemagne. À l’instar de la démocratisation du bio, les démarches  comme Bleu-Blanc-Cœur, Nouvelle Agriculture de Terrena, Respect’in de Vivescia, ou encore toutes les démarches pour réduire les antibiotiques dans l’élevage ont de l’avenir, comme tout ce que l’on qualifie d’agriculture intégrée mais avec des cahiers des charges, des objectifs chiffrés…

E-commerce alimentaire, consommation locavore, des tendances opposées ?

Pas du tout, au contraire, nous venons de réaliser un sondage avec BVA pour Les entretiens de Rungis, qui montre que parmi les modalités d’e-commerce dans l’alimentaire, l’achat direct sur les sites de producteurs est celui le plus plébiscité par les Français (68 %). L’e-commerce permet de rendre l’offre locale plus visible, plus accessible. Ce sont deux tendances qui vont de pair. À un autre niveau, il y a des plateformes territoriales qui se mettent en place à destination de la resto’ collective. C’est en train de se structurer et ça va être un énorme levier pour changer d’échelle et atteindre les objectifs d’approvisionnement local fixés par le ministère de l’Agriculture. Cela va permettre de structurer la demande, tous les flux… Cela n’aurait pas été possible, ou plus difficilement, sans Internet et l’e-commerce.

Comment les agriculteurs peuvent-ils reprendre la main sur la commercialisation de leurs productions ?

 Les consommateurs sont demandeurs de ces achats directs. Vendre en direct sur Internet permet d’avoir un échange, de récupérer plus de marge, mais c’est aussi très chronovore et cela demande des compétences que tous les producteurs n’ont pas. Ce n’est donc pas la solution pour tous. Sinon il y a bien sûr les circuits courts, les Amap, la Ruche qui dit oui ! (qui a mis en place une plateforme d’e-commerce très performante)… Je trouve aussi intéressantes les démarches de coopératives comme les magasins Frais d’ici d’InVivo ou Les Halles de l’Aveyron d’Unicor. Les agriculteurs y ont de meilleures marges que dans la grande distribution classique et ont la fierté de leurs produits qu’ils viennent présenter. J’étais aux États-Unis récemment, là aussi de nombreuses plates-formes se développent pour mettre en contact agriculteurs et consommateurs comme Good Eggs et Farmigo. Les agriculteurs ne gèrent pas la logistique, mais ont des espaces de dialogue avec les consommateurs (blog, possibilité de poster des photos…). Avoir ce lien direct est un moyen de redonner de la valeur aux produits.

Source : JAMAG : n° 720 

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