Un pacte politique autour de l’acte de production

propos recueillis par Jean-Philippe Bouin

Jacques Lemaitre, président de la chambre d’agriculture de Loire- Atlantique.

Jacques Lemaitre, président de la chambre d’agriculture de Loire- Atlantique, siège également à France Agrimer en tant que représentant des filières viandes blanches. Il nous livre sa vision des marchés agricoles du moment.

Les marchés agricoles, y compris ceux des productions animales, semblent retrouver de la couleur. À quoi attribuez-vous cette embellie et s’agit-il d’une tendance durable ?

Nous sommes arrivés aujourd’hui à un moment ou la consommation mondiale tire la demande agricole du fait de la démographie et cette consommation se modifie durablement dans les pays émergents avec des habitudes alimentaires qui s’occidentalisent. Il s’agit d’une tendance durable. Certes, nous connaîtrons encore, hélas, des épisodes malheureux de crises agricoles. Mais nourrir neuf milliards d’habitants dans un pas de temps rapide est un fait, et l’agriculture devra répondre à cette demande.

Sommes-nous en Loire-Atlantique, dans la région, et en France, bien placés en matière agricole pour répondre à cette demande ?

Ces dernières années, nos responsables politiques ont abordé l’agriculture sous l’angle de l’environnement et de l’écologie. Le Grenelle est une illustration de cette conception. Certes nous devons intégrer des évolutions nécessaires dans nos pratiques agricoles. Mais nous n’avons pas suffisamment anticipé cette demande mondiale nouvelle. Pire, le commissaire Ciolos parle aujourd’hui de verdissement à un moment ou l’Europe devrait se positionner en terme quantitatif et qualitatif sur les marchés agricoles mondiaux.

Le contenu de la réforme de la PAC annoncé dernièrement ne répond donc pas à ce qu’il serait nécessaire pour notre agriculture française ?

La politique du commissaire Ciolos et le projet qu’il a présenté relèvent uniquement de la gestion des fonds publics. Il gère des enveloppes. Il ne porte aucune ambition pour notre agriculture européenne et son développement. Il abandonne aussi définitivement la gestion des marchés. Le projet du commissaire Ciolos s’inscrit peut-être dans une démarche d’équilibre des territoires au sein de l’Europe mais certainement pas pour une politique générale de production agricole.

Qui peut alors mettre en œuvre cette politique qui redonnerait une nouvelle dimension à l’agriculture ?

Nos élus locaux, nos élus départementaux, nos élus nationaux et européens doivent se positionner et défendre clairement l’acte de production agricole. Nous avons le devoir de répondre à ces marchés émergents en volume et en qualité. C’est aussi une opportunité pour notre agriculture et plus globalement notre économie. Le temps que la Chine, l’Inde, ou l’Afrique atteignent leur autosuffisance, il va s’écouler 30 à 40 ans où la production agricole va être tirée par la demande. Il faut agir rapidement. Il est toujours facile d’arrêter une production agricole mais très difficile de la remettre en place.

Tout n’est pas perdu quand même ? Ne sommes-nous pas en train de regarder le train de la croissance partir sans nous ?

Tout n’est pas perdu à condition que lors des prochaines échéances électorales 2012 les candidats adressent un message clair aux agriculteurs et à la société. Je souhaite que lors de ces élections, à quelques échelons que ce soit, les candidats s’engagent pour un pacte républicain liant les agriculteurs et la société et mettant en avant l’enjeu de la production agricole. Il s’agit de tout mettre en œuvre pour que la machine à produire, produire durablement certes, se remette en route. Les pouvoirs publics et l’administration, qui ne voient l’issue de l’agriculture qu’au travers du prisme du Grenelle, doivent laisser place à la production, à la recherche et au développement agricole. Il faut produire, et produire autrement sans doute, avec de nouveaux itinéraires techniques, de nouvelles semences, la gestion de l’eau et la préservation du foncier. C’est sur tous ces points que les candidats doivent s’engager pour retrouver notre place en matière agricole. Nous avons à formaliser une ambition et construire un projet avec l’État et nos élus. Sinon il faudra clairement dire que les élus politiques ne veulent qu’une agriculture de complaisance, qui fera un temps illusion, mais ne répondra pas à la demande alimentaire mondiale et laissera la place dans nos linéaires à des produits agricoles importés. Ce n’est pas ma conception de l’avenir de notre métier.

À quoi attribuez-vous la réussite agricole de l’Allemagne que nous mettons si souvent en avant ces derniers temps ?

Aujourd’hui, l’Allemagne représente le pays référent en matière agricole en Europe. Rendez-vous compte que l’Allemagne était déficitaire de 1,5 million de tonnes de porcs il y a moins de 15 ans et que dorénavant ils sont exportateurs, même en fruits et légumes. Ils ont mené leur révolution agricole comme ils avaient mené leur révolution automobile notamment. Avec cohérence et stratégie. Et avec des moyens dans la recherche et le développement, et aussi des relations État fédéral-Région qui nous font pâlir de jalousie. En matière agricole je rappelle que les pays qui investissent le plus en matière de recherche et développement au regard de leur PIB, sont le Brésil et l’Inde. Attention de ne pas brûler notre petite longueur d’avance sur les pays émergents.

N’est-ce pas trop tard pour notre département et notre pays ?

Chaque jour « attentiste » qui passe est un jour de trop. 1 milliard de chinois qui se mettent à manger 1 kilo de porc ou boire 1 litre de lait, en plus par habitant et par an, le calcul est vite fait ! Qui va répondre à cette demande ? Qui va avoir les moyens de répondre à cette demande ? Qui est capable politiquement de soutenir cette orientation, ce message de l’acte de production ? Nous, producteurs, détenons l’acte de produire. Nous sommes dans une situation favorable au regard de la demande mondiale de produits agricoles à condition aussi que nos entreprises se structurent et développent de vraies stratégies collectives et offensives pour se positionner sur ces marchés. C’est à cette volonté, justement, que nos prix progresseront positivement et durablement et que nos territoires bénéficieront d’une agriculture dy­namique porteuse d’emplois.

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