La nature est son alliée

Yannick Groult

La nature est son alliée

Vedette de la course camarguaise, Hadrien Poujol a embarqué ses parents dans l’aventure agricole.leurs productions bio (riz, ovins et bovins) reposent sur l’utilisation astucieuse des équilibres écologiques.

Ces canards qui se nourrissent de mauvaises herbes

La nature est son alliée

« En bio, il est impossible de cultiver du riz deux années de suite », lance Bernard Poujol. En cause, la panisse et le triangle, deux mauvaises herbes qui supplantent la culture. S’inspirant d’une méthode japonaise, le riziculteur camarguais a choisi d’utiliser… des canards ! Placés dans les rizières à l’âge de cinq semaines, ils se nourrissent des adventices sans s’attaquer au riz et à sa tige siliceuse. Ils oxygènent et troublent l’eau, freinant encore le développement des plantes indésirables.

Bernard a ainsi lâché 1 200 canards mulards (incapables de voler) sur ses 16,5 ha de riz. Son objectif ? Réussir à cultiver du riz trois années de suite à 50 quintaux par ha. Un rendement qui serait proche de la culture conventionnelle. Pour sa deuxième année, cet essai suivi par l’Inra de Montpellier est prometteur.

Le riziculteur y teste aussi cinq itinéraires culturaux. « Le riz domine clairement les mauvaises herbes », estime l’agriculteur. Mais cela ne va pas de soi : « Le plus dur, c’est de synchroniser l’élevage des canards, la culture du riz et le niveau de l’eau. » Il faut aussi éduquer les jeunes canetons à "travailler", par exemple en gardant quelques canards de l’année précédente. Autres inconvénients : le piétinement sur les bords des rizières et la prédation par les renards.
Mais le jeu en vaut la chandelle. Fier des « conditions d’élevage paradisiaques » de ses canards, Bernard les vend 9€ le kilo à un restaurant gastronomique.

Ici, c’est un pays dur, extrême. » Bernard Poujol évoque « sa » Petite Camargue avec fierté. Dans ce delta du rhône, à mi-chemin entre mer et terre, les hommes luttent depuis des siècles contre les éléments pour que poussent le riz et la vigne. C’est là que la famille Poujol s’est lancé un défi : créer de toutes
pièces une ferme bio diversifiée et autonome. Depuis 2006, Bernard, Catherine et leur fils Hadrien cultivent 90 ha de riz et de luzerne. Leur cheptel compte 380 brebis et une quinzaine de vaches angus, toutes élevées pour leur viande. Chez les Poujol, la passion se transmet de père en fils. Pour Bernard, 55 ans, le père, c’est la culture du riz. Il l’a pratiquée pendant 18 ans comme régisseur d’un domaine de 1000ha. Pour Hadrien, ce sont les animaux. Le « Zizou local de la course camarguaise » fait la fierté de sa mère Catherine. Il fait partie de la poignée de "raseteurs" à pouvoir vivre de ce sport dangereux. Le principe : braver un taureau dans l’arène et lui enlever ses attributs, des morceaux de tissus attachés à son front et ses cornes. Côtoyer des bovins qui n’en veulent pas à sa vie lui permet « de penser à autre chose ». Il y a quelques années, Hadrien est venu chercher son père avec la volonté de « construire quelque chose ensemble ». Le sort leur sourit : en 2006, 40 ha de terres se libèrent à Saint-Gilles. « Notre postulat de départ, c’était 100% bio », se souvient le paternel. Un parti pris qui implique d’utiliser les équilibres naturels en leur faveur.

Races et cultures adaptées au contexte camarguais

Première étape : associer cultures et élevage. Le choix des premières se fait naturellement. « En Camargue, nous sommes obligés de planter régulièrement du riz. » Cette culture submergée permet de lutter contre la salinité, car « notre nappe phréatique, c’est la mer, résume Bernard. La véritable richesse de notre ferme, c’est le petit Rhône », poursuit-il. Ce bras du fleuve coule à quelques mètres des rizières. Le trio y puise l’eau douce nécessaire pour inonder leurs champs. L’exploitation fonctionne selon une rotation simple : une année de riz puis trois de prairies. Le facteur clé de la riziculture camarguaise, c’est la maîtrise des mauvaises herbes, qui pullulent dans ce climat chaud et humide. Sans désherbant chimique, un troupeau ovin se révèle indispensable. Encore fallait-il trouver une race résistant à la "mangeance", nom local des incessantes attaques de moustiques. Ce sera chose faite avec la romane, productive, prolifique et rustique.

Même contrainte pour le troupeau bovin monté par Hadrien. avec leur résistance et leur facilité de vêlage, les angus écossais se sont imposés. Côté élevage là aussi, les Poujol n’ont pas choisi la facilité. Plein air intégral, alimentation uniquement à base d’herbe, pas d’engraissement aux céréales… Les éleveurs ont placé la barre haut. Le pilier de leur système fourrager ? Une luzerne australienne, qu’ils ont choisie après plusieurs essais. Sans dormance, cette variété pousse même en hiver ! Les pieds dans l’eau, elle leur fournit «15 à 18 tonnes de foin par ha en cinq coupes », se félicite Bernard. Cerise sur le gâteau, ces fourrages donnent une viande « très appréciée, sans goût fort même pour des agneaux de plus de 4 mois », assurent les éleveurs.

Les produits haut de gamme valorisent une exploitation difficile

La famille Poujol s’est placée sur un créneau haut de gamme. Grâce à un contrat d’exclusivité avec un des leaders des aliments bio, leur riz leur est payé au delà de 600 € la tonne. Soit plus du double d’un riz conventionnel. Même topo pour les agneaux : valorisés à un tiers en vente directe, ils partent à plus de 7 € le kilo. Quant aux angus, ils finissent leur carrière dans les assiettes de La Chassagnette, un restaurant camarguais étoilé. Grâce à cette haute valeur ajoutée, la famille Poujol rentabilise une exploitation aux multiples handicaps : sécheresses et inondations fréquentes, surface réduite, peu de matériel, jusqu’à une heure de route entre certaines parcelles, etc.

Le pari de la famille Poujol semble aujourd’hui en passe d’être remporté. Au début, pourtant, tout semblait s’acharner contre eux. En 2006, Hadrien n’a pas bénéficié des aides à l’installation. «Je gagnais trop bien ma vie…», résume la star locale. Il a fallu débourser 375 000 € pour les 40 premiers ha de terres, plus 100000€ pour les bêtes et le matériel. L’expérience de Bernard a été déterminante pour obtenir l’aval des banques. Le trio est ensuite « parti de rien » : des champs sans chemin, sans clôtures ni bâtiment.

Il a enfin fallu tâtonner pendant les premières années, faute de références techniques en riziculture bio. Pour Hadrien, « tout ce que nous avons, nous le devons au taureau ». De mars à novembre, la course camarguaise l’occupe tous les week-ends… et jusqu’à six jours sur sept en été. a 29 ans, il compte continuer à "raseter" encore cinq ou six ans. après quoi il espère agrandir son troupeau d’angus. Et ainsi passer plus de temps avec des bovins qui ne
lui veulent que du bien.

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