La "ferme des 1.000 vaches" au cœur des débats sur l'agriculture française

La "ferme des 1.000 vaches" au cœur des débats sur l'agriculture française

Quel est le meilleur modèle pour l'agriculture française ? Le combat acharné des habitants d'un village picard proche d'Abbeville (Somme) contre le projet de ferme laitière géante dite "des 1.000 vaches", cristallise les enjeux de ce débat.

La ferme laitière géante de Buigny/Drucat

A cheval sur deux communes de la périphérie d'Abbeville (Somme), Buigny-Saint-Maclou et Drucat-Le Plessiel, le projet de ferme laitière de la "Société civile d'exploitation agricole Côte de la justice" frappe par ses dimensions sans précédent en France. Il est financé pour plus de 11 millions d'euros par un homme qui a réussi dans le BTP, Michel Ramery, fondateur de l'entreprise du même nom qui a son siège dans le Nord. Ce fils cadet de paysans picards rêve, à 63 ans, de laisser sa marque dans l'agriculture.

L'arrêté préfectoral accordé le 1er février au terme d'un an et demi d'enquête publique, autorise une exploitation de 500 vaches laitières, plus leurs génisses (800 bovins au total). Celle-ci est assortie d'un méthaniseur agricole de 1,3 mégawatt suffisant pour traiter à terme les fumiers et déchets d'une exploitation deux fois plus importante, si les autorités en autorisent l'extension, comme l'espèrent ses promoteurs.

Si le seuil de 1.000 vaches (1.750 bovins avec les veaux) est effectivement atteint un jour, 2.700 hectares seront nécessaires (contre 1.500 ha déjà disponibles) pour épandre les 40.000 tonnes annuelles de digestats (boues résiduelles). A quoi s'ajoute la collecte complémentaire à des dizaines de km à la ronde d'autres types de déchets et de céréales, pour la bonne marche du méthaniseur.

Le méthaniseur, outre du méthane (CH4), un gaz inflammable, produit de l'électricité utilisable par l'exploitation, le surplus étant racheté à des tarifs privilégiés par l'EDF.

Une trentaine d’organisations, de la Confédération paysanne à la fondation Brigitte Bardot en passant par les Amis de la Terre,  ont appelé à manifester dimanche 3 mars, dernier jour du salon de l'Agriculture, de la gare Montparnasse à la porte de Versailles. Dans leur collimateur : le "gigantisme de l'élevage industriel intensif" et la "mainmise de la finance sur l'agriculture". Les militants contre la malbouffe et la maltraitance animale font ainsi corps avec les partisans d'une agriculture plus bio et familiale, comme le député européen EELV José Bové ou le promoteur du développement durable Yann Arthus-Bertrand.

Malgré le feu vert donné le 1er février au projet par les autorités, la majorité des 870 résidents de Drucat-Le Plessiel, qui ont créé l'association "Novissen" (Nos villages se soucient de leur environnement) pour s'y opposer, ne désarment pas. L'arrêté préfectoral, qui limite à 500 le nombre de laitières tant que la surface d'épandage des boues résiduelles ne sera pas suffisante, a tenu compte, avec les nombreux contrôles qu'il a prescrits, des remarques de Novissen, reconnaissent ses membres.

Néanmoins, outre une dépréciation de leur patrimoine immobilier dans une commune très résidentielle, ses habitants continuent d'appréhender d'innombrables nuisances (bruit, odeur, mouches, dangers d'explosion du méthaniseur jugé --à 600 mètres- trop proche, épuisement et pollution des nappes phréatiques, congestion du trafic routier, etc.). "Nous demandons un moratoire sur tous les projets du même type en France, en attendant qu'une loi soit débattue encadrant cette course au gigantisme", a indiqué à l'AFP Francis Chastagner, de Novissen.

Le ministère de l'Agriculture est peu disert sur ce sujet. Mais le gouvernement se préoccupe du recul de la France, passée en quelques années de la première à la quatrième place dans le classement mondial des exportateurs agroalimentaires, derrière notamment l'Allemagne. Quant au ministère de l'Ecologie, il ne pouvait bloquer le projet, faute de bases légales, mais seulement l'encadrer. Ce qui a débouché sur un arrêté qui, à force d'accumuler les contraintes de suivi réglementaires, a fini par inquiéter la Chambre d'agriculture de la Somme, soucieuse de ne pas corseter les regroupements d'exploitants laitiers.

Chez certains syndicats agricoles, c'est en effet plus son financement par un industriel qui gêne, que le fond du projet, a confié à l'AFP le patron de l'Organisation des producteurs de lait (OPL) de la Coordination rurale, Daniel Condat.

A la FNSEA, le syndicat majoritaire, le président de l'Union des producteurs de lait de Picardie (UPLP), Dominique Dengreville, a noté que l'on pouvait s'inquiéter de la capacité des jeunes à s'installer dans l'agriculture si des financiers s'en mêlent.

L'équation est simple pour Michel Welter, le futur chef d'exploitation du projet de Buigny/Drucat: "Depuis les années 1980, les coûts unitaires (fioul, main d'œuvre) ont quadruplé, voire sextuplé, en monnaie constante. La taille des exploitations doit suivre". "Nous ne prétendons pas créer un modèle, mais un exemple", a cependant insisté M. Welter.

En attendant, la parole est à la justice et les passions vont rester vives. Novissen va intenter un recours devant le tribunal administratif et son président, Michel Kfoury, est convoqué le 4 mars au commissariat d'Abbeville, suite à une plainte au pénal pour "outrage" du sous-préfet Philippe Dieudonné, qui s'estime diffamé par un courrier de l'association.

Source AFP

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