En Inde, l’objectif de doubler la production en douze ans sera-t-il atteint ?

Costie Pruilh - Réussir Lait Mars 2013

En Inde, l’objectif de doubler la production en douze ans sera-t-il atteint ?
Une image typique de l’Inde : un troupeau collectif de vaches de race indigène, appartenant à plusieurs familles. Les gardiens font transhumer les vaches au fil des récoltes du riz, pour pâturer les résidus de récolte. © I. Huré-Lesage

La production laitière augmente, mais le rythme actuel ne suffit pas pour assurer l’autosuffisance du pays à moyen terme. L’Inde parviendra t-elle à relever ce défi de taille ? Le point de vue de Coop de France Ouest et de l’Institut de l’élevage.

Chiffres clés

En Inde, l’objectif de doubler la production en douze ans sera-t-il atteint ?
L’Inde évolue doucement, entre poids des traditions et évolutions technologiques. © I. Huré-Lesage

• 6 fois la France en superficie, et 20 fois la France en population (1,2 milliard d’habitants)
• 60 % de la population est rurale
• 78 millions de fermes laitières (100 fois plus que dans l’UE)
• 43 millions de vaches laitières ou zébus,
et 37 millions de bufflonnes(1)
• 80 % des éleveurs ont entre 1 et 3 animaux
• 1er producteur de lait au monde avec 125 millions de tonnes en 2011. Hausse de
la production de 4 à 5 % par an depuis 1970
• 80 % du lait ne passe par aucun circuit organisé (pas de contrôle, pas de réfrigération)
• 20 % du lait passe par un circuit contrôlé et organisé de coopératives ou de transformateurs privés
• Près de 100 kg/an/habitant (300 kg en Europe) de produits laitiers achetés, contre 60 kg en 1990.

(1) Chiffres Fil 2011

« L’Inde est le premier producteur mondial de lait (de vache et de bufflonne), mais c’est un pays encore mal connu. Aujourd’hui, l’Inde parvient à répondre à sa demande intérieure sans cesse croissante. Mais demain ? », s’interroge Isabelle Lesage, chef du service lait à Coop de France Ouest, de retour d’un voyage en Inde, avec une petite délégation Coop de France Ouest.
La croissance de la consommation est de +7 % par an, poussée par la croissance démographique (+20 millions d’habitants par an) et l’élévation du niveau de vie. « Dans ce pays où les habitants sont essentiellement végétariens, le lait est central dans l’alimentation. C’est un aliment relativement cher – plus cher qu’en France – dont la consommation augmente avec le niveau de vie. On est passé d’environ 60 kg par habitant par an en 1990, à environ 100 kg en 2012. Et cette hausse va se poursuivre », développe Gérard You, de l’Institut de l’élevage, qui avait rejoint la délégation en voyage.
La production laitière augmente de façon dynamique, d’environ +4 % par an. « Le cheptel s’agrandit (+2 % par an), notamment celui de bufflonnes. Le rendement laitier des animaux gagne aussi +2 % par an. Mais on part de très faibles niveaux : 1 300 litres par vache et 2 000 litres par bufflonne », détaille Gérard You. La dernière campagne 2012 a été très bonne, grâce à une très bonne mousson. Mais la production indienne est très sensible aux aléas climatiques. Et même avec un rythme moyen de croissance de +4 % par an, l’Inde ne parviendra pas à répondre à l’augmentation de sa demande.

La souveraineté alimentaire est un objectif politique

L’Inde est un pays de tradition laitière et un grand pays agricole qui cultive depuis longtemps la souveraineté alimentaire. « L’objectif du gouvernement et de la filière laitière est donc de doubler la production laitière en dix à douze ans. Comme ils ne veulent pas multiplier le nombre d’animaux, la recherche et le conseil se concentrent sur l’amélioration de la production par animal », souligne Isabelle Lesage.
Les pouvoirs publics visent une hausse de la production qui réponde aussi à des enjeux sociaux et de santé publique : l’éradication de la sous-nutrition et de la malnutrition, et permettre à un maximum d’Indiens et à leur famille de vivre bien en milieu rural, plutôt que de grossir les bidonvilles. En découle la volonté de conforter les millions d’éleveurs de une à trois vaches, plutôt que de favoriser la restructuration des élevages. En découle aussi un contrôle des échanges, avec des importations et des exportations épisodiques, qui servent à équilibrer le marché intérieur. Enfin, les pouvoirs publics contrôlent les projets dans la distribution alimentaire, même si récemment le Parlement a voté en faveur d’une proposition faite par le gouvernement qui pourrait favoriser le développement de la GMS indienne et étrangère. La multitude de petites échoppes aux mains des Indiens fait vivre des millions d’habitants. En veillant au maintien de l’atomisation de la production et de la distribution, le gouvernement fait de sa politique agricole une politique sociale.

Une production d’autosuffisance défendue par l’État

L’Inde laitière côté production est très atomisée : 78 millions de fermes laitières. En très grande majorité, il s’agit de familles possédant de une à trois vaches. Certaines cultivent des surfaces, très petites. « Nous avons vu de véritables jardins. Les règles de succession conduisent à un morcellement des surfaces, plutôt qu’à leur regroupement », précise Isabelle Lesage. En Inde, l’enjeu est d’abord de nourrir les hommes ; on cultive du riz, du maïs, des fruits et légumes… pour l’alimentation humaine. Seules quelques fermes produisent un peu de fourrage. Les animaux se contentent parfois de brouter les bas côtés des chemins et de fouiller les poubelles. Les éleveurs achètent occasionnellement des coproduits de cultures (cannes de maïs, paille de riz…), et des aliments au magasin de la coopérative. « C’est un des facteurs limitants majeurs de la production laitière. La disponibilité et le prix de l’alimentation animale peuvent varier fortement en fonction de la mousson. La sensibilité au climat est très aigue, malgré une irrigation développée depuis longtemps. Même dans les plus grandes fermes (10 vaches et plus) les rations peuvent être déséquilibrées. Ce qui explique des animaux en mauvais état corporel et sanitaire », souligne Isabelle Lesage. Les autres facteurs limitants seront les quantités et la qualité de l’eau disponible pour les populations et l’irrigation.
Pourtant, pour augmenter la production par vache et par bufflonne, « la recherche privilégie, dans un premier temps en tout cas, l’amélioration du potentiel laitier par la voie génétique. La recherche en Inde est en pointe sur la génétique. Ils travaillent notamment sur des croisements entre races de vaches indigènes et races à haut rendement laitier. L’idée est d’améliorer le potentiel laitier tout en conservant la rusticité des animaux. Sur le terrain, l’insémination artificielle est réalisée par des vétérinaires fonctionnaires et des ONG ; les tout petits élevages y ont donc aussi accès », détaille Isabelle Lesage. La recherche s’intéresse aussi aux bufflonnes, pour trouver le moyen de ne plus avoir de période improductive tous les trois ans.
« Pour parvenir à doubler la production en douze ans, il faudra relever le défi de l’alimentation animale, insiste Gérard You. L’Inde a un potentiel énorme d’augmentation d’une production fourragère propre pour les zébus et bufflonnes, sans concurrencer les cultures. Ils peuvent valoriser des intercultures. Mais le conseil aux éleveurs sera-t-il à la hauteur ? »

LE267_PLANETE_INDE_2-Terrain-Vague

Très peu de production est destinée à l’alimentation des animaux. Les vaches et les bufflonnes mangent des coproduits de culture de maïs, riz… et ce qu’elles trouvent dans les rues. © I. Huré-Lesage

Un potentiel fourrager encore quasiment inexploité

Pour produire plus et livrer plus de lait, il faut aussi en tirer une bonne rémunération. Le prix du lait est stimulant. « Pour donner une idée, un litre de lait de bufflonne (plus riche, donc plus cher que le lait de vache) équivaut au tarif horaire d’un ouvrier. Les produits laitiers représentent un tiers du budget alimentaire », détaille Isabelle Lesage. Mais « les producteurs nous ont parlé de la hausse du prix des intrants (aliments, engrais, carburant). Ils nous ont dit qu’ils avaient gagné moins d’argent ces douze derniers mois. »
« On ne peut pas savoir si l’Inde arrivera à long terme à tenir ses objectifs d’autosuffisance alimentaire. Si elle n’y parvenait pas, elle serait sans doute contrainte d’ouvrir un peu ses frontières, mais elle maintiendra un pilotage serré, pour ne pas casser son marché intérieur », estime Gérard You.

Sur le même sujet

Articles publiés par ce partenaire

Commentaires 0

Pour réagir à cet article, merci de vous identifier

Publicité

Articles les + lus

Lettre d'info

Derniers commentaires