Achat de foncier : La crise freine la demande

François d'Alteroche

Après la hausse du prix des prairies dans les années quatre-vingt dix, la baisse du prix de la viande et le manque de perspectives freinent l'intérêt des acheteurs pour les fermes allaitantes.

Ce n'est pas une surprise. C'est davantage un constat. La baisse du revenu dégagé par l'élevage allaitant et le manque de perspectives à long terme pour cette production se sont traduits ces derniers mois par un reflux de la demande pour l'achat de foncier dans les zones d'élevage et tout particulièrement dans celles dominées par les systèmes allaitants. Déjà perceptible début 2009, le phénomène n'a fait que s'accentuer tout au long de l'année écoulée. Cette tendance serait particulièrement nette pour les structures foncières permettant à elles seules de constituer des exploitations viables. Elle le serait un peu moins pour des surfaces de petites dimensions, toujours recherchées pour améliorer à la marge le parcellaire d'une exploitation proche déjà existante. Le niveau des prix demandés ne serait – au moins pour l'instant ! - pas encore touché. Mais si la conjoncture sur le marché de la viande ne reprend pas rapidement des couleurs, une évolution à la baisse est pressentie. Ce phénomène se cantonnerait cependant dans les zones d'élevage où, historiquement, la pression foncière était déjà limitée. Ce serait donc surtout le cas des zones herbagères à faible potentiel, éloignées à la fois des grandes agglomérations et des principaux axes de communication.
« Il y a moins de demandes pour des fermes en système bovins viande. C'est très net. Cela devient même très dur depuis 6 à 8 mois. Les vendeurs continuent à demander des prix élevés. Le niveau des apports personnels diminue et les banques prêtent moins facilement », explique par exemple un représentant du cabinet Euro-foncière qui souligne aussi que chaque exploitation demeure un cas particulier avec le rôle clé de sa situation géographique, de la qualité de son parcellaire, de l'éventuelle présence d'une forêt sur ce dernier et bien entendu du potentiel agronomique des sols.

« Jusqu'en 2008, la parution d'une petite annonce pour une belle ferme d'élevage constituant une structure viable, se traduisait toujours par au moins une dizaine d'appels suivis de trois à quatre visites. Aujourd'hui après une annonce, nous n'avons pas même un ou deux appels. C'est une catastrophe », explique un mandataire travaillant sur toute la grande zone Charolaise et sa périphérie et préférant rester anonyme.
La tendance est sensiblement identique dans le Grand Ouest où Bernard Charlotin, du cabinet Quatuor transactions confirme un nombre de demandes pour des fermes allaitantes qui a fondu comme neige au soleil ces derniers mois. Cette remarque concerne également les étrangers souhaitant investir en France.
« Nous travaillons en Bretagne, Basse-Normandie, Pays de la Loire et Poitou-Charentes. Jusqu'en 2008 nous avions des demandes en particulier d'Anglais et d'Irlandais. Cela s'est bien tari. Pour les Britanniques, la crise économique et l'évolution de la parité livre sterling/euro ont été décisifs. Pour les Irlandais c'est surtout la crise financière. » Elle a fait chuter le prix du foncier en Irlande et s'ils vendent leurs terres dans leur pays pour acheter en France, les Irlandais ont désormais un capital sérieusement amputé. Mais pour Bernard Charlotin, cette perte d'attrait pour les fermes à vocation « allaitante » est d'abord liée à des prix de la viande trop peu rémunérateurs et à une production très gourmande en capitaux (bâtiments, matériel, cheptel…)

Entre 1998 et 2008, le prix de la terre agricole libre a augmenté de 63 % au plan national mais les différences entre régions sont notables. (S. Leitenberger)

Entre 1998 et 2008, le prix de la terre agricole libre a augmenté de 63 % au plan national mais les différences entre régions sont notables. (S. Leitenberger)

 

Figer les situations

Les évolutions de la réglementation sur le retournement des prairies dans le cadre des règles de conditionnalité de la PAC tendent aussi à figer les situations et la vocation de production des parcelles. C'est particulièrement vrai dans les zones intermédiaires où certaines prairies auraient encore pu évoluer vers la céréaliculture.
L'examen du prix moyen des terres ces dernières années montre de forts contrastes entre les principales régions d'élevage allaitant. Les observateurs sont souvent surpris des tarifs atteints par les prairies du sud du Massif Central. Des prix « complètement dingues » eu égard à leur potentiel agronomique. Ces dix dernières années, la forte demande en foncier des éleveurs de ces régions a d'ailleurs contribué à faire monter les prix jusque dans la zone Charolaise.
« Les rares demandes que nous ayons eu l'année écoulée sont le fait de ces éleveurs trop à l'étroit chez eux. Ils viennent surtout de la Lozère et de l'Aveyron et dans une moindre mesure du Cantal et de la Haute-Loire », explique le mandataire travaillant sur la zone Charolaise. « Ils veulent des fermes herbagères d'un seul tenant, proches des sorties de l'autoroute A 71 et ils en font des estives. Les unités de 30 à 60 ha sont les plus recherchées, mais ils se regroupent parfois à plusieurs pour des surfaces plus importantes. Chez eux, les animaux sont à l'estive de mi-mai à mi-octobre. Dans la zone Charolaise, c'est du 15 avril au 15 novembre. Ils gagnent donc deux mois de pâturage avec un coût d'achat du foncier inférieur et économisent le coût de la pension qui chez eux oscille entre 200 et 300 € par couple mère-veau pour seulement 5 petits mois d'herbe. En achetant dans le Centre, ils préfèrent payer des annuités avec au final le foncier en propriété plutôt que consacrer chaque année des sommes rondelettes pour simplement mettre leurs animaux en pension. » Mais depuis un an, le nombre de ces acquéreurs potentiels aurait comme partout accusé un net reflux.

Terres à blé moins touchées

Malgré la plongée du prix des céréales, le marché des grandes exploitations céréalières serait moins touché. Mais les acquéreurs se font prudents. « Il y a toujours de la demande pour de grosses exploitations - 200 hectares minimum, voire bien davantage - situées sur des terres possédant un certain potentiel (au moins 75 quintaux). » Ce sont alors principalement des céréaliers venus du Bassin parisien et du nord de la France avec aussi certains investisseurs non agriculteurs. « Ce sont souvent des personnes qui ont des accroches avec le milieu rural (notaire, personnes travaillant dans le bois, professions libérales, plus rarement des industriels…) Ces investisseurs se disent pourquoi pas acheter de la terre. J'ai un revenu à peu près régulier et mon capital a peu de chances d'être très sérieusement dévalorisé », explique Jean Thiry du cabinet Sinfonim.

Le climat agricole morose pourrait se traduire par quelques « ajustements à la baisse », mais plusieurs observateurs estiment peu probable d'assister un jour à un reflux sensible du prix des terres dès lors qu'elles présentent un potentiel agronomique correct. « Je ne prétends pas détenir la vérité, mais je suis très influencé par une philosophie qui est de dire que la population mondiale ne faisant qu'augmenter et les surfaces de terres cultivables disponibles en France ne faisant que diminuer, le prix de la terre ne peut pas baisser », estime Jean Thiry.
« Malgré la mauvaise conjoncture, il y a toujours une pression sur les prix du foncier », souligne Bernard Charlotin. « Dans le Grand Ouest, il n'y a pas de terres innocupées. Malgré les difficultés, les éleveurs restent en recherche de foncier pour mieux amortir leurs coûts de fonctionnement. » Et dans ces zones à forte dominante laitière tout laisse à penser que dans les années à venir, quand les quotas laitiers auront été supprimés, c'est en quelque sorte la pression environnementale qui les remplacera avec la nécessité de disposer d'une certaine surface pour prétendre développer ses volumes de production.
Malgré quelques déclarations en tribune de nos hommes politiques s'élevant contre ce phénomène, la poursuite de l'artificialisation des terres agricoles est unanimement considéré comme un facteur clé du maintien de l'évolution à la hausse du prix des terres agricoles.

Source Réussir Bovins Viande Mai 2010

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