Dans le monde à l'horizon 2030 : Une population croissante génèrera des besoins alimentaires croissants

François d'Alteroche

La croissance de la population mondiale va faire émerger de nouveaux besoins alimentaires, particulièrement en Asie. L'Amérique latine devrait confirmer sa place de premier fournisseur.

1,4 milliard de bouches supplémentaires à nourrir dans 20 ans. Près du double dans quarante. C'est une évidence mathématique, la disponibilité et donc la capacité à produire les denrées agricoles nécessaires pour satisfaire tous les besoins va devenir un enjeu stratégique dans les décennies à venir. « On assiste à un changement des régimes alimentaires dans les pays en développement. Au fur et à mesure que les revenus augmentent, la part des aliments de base comme les céréales, les racines et les tubercules diminue, alors que celle de la viande, des produits laitiers et des oléagineux s'accroît », souligne un récent rapport de la FAO sur l'agriculture mondiale à l'horizon 2015/2030. Qui plus est, les évolutions de tendances alimentaires sont très proches d'un pays à l'autre. Elles vont dans le sens de davantage de viande et de produits laitiers. « C'est en partie lié aux préférences des consommateurs. Mais c'est aussi dû à l'expansion du commerce international des produits alimentaires, à la diffusion mondiale des chaînes de restauration rapide, et à l'exposition aux habitudes alimentaires américaines et européennes », souligne la FAO.

Sandwichs, grillades, pizzas

Comparativement aux plats locaux traditionnels, la facilité de préparation des repas véhiculée par les pratiques occidentales (sandwichs, grillades, pizzas…) alliée à l'urbanisation croissante des populations jouent également un rôle important dans ces évolutions. Mais cette hausse générale de la consommation de viande, toutes espèces confondues, est loin d'être équitablement répartie. En Chine, elle a quadruplé au cours des deux dernières décennies et avoisine désormais les 60 kg par habitant et par an. En Afrique subsaharienne, elle a stagné à moins de 10 kilos.
Mais d'après les spécialistes de la FAO, dans les décennies à venir, plusieurs facteurs vont infléchir cette progression de la demande en produits carnés. Ils estiment tout d'abord que dans les pays développés, les possibilités d'un accroissement de la demande sont restreintes. La croissance démographique y est lente et la consommation de produits animaux déjà élevée. Dans un même temps, les inquiétudes concernant la santé - entre autres - ont contenu la demande. Dans les pays en voie de développement, la consommation de viande (toutes espèces confondues) a rapidement progressé ces 20 dernières années, mais cette évolution devrait s'infléchir. La consommation est passée d'une moyenne de 10 kilos par personne en 1964-66 à 26 en 1997-99. Elle devrait, toujours d'après la FAO, s'établir à 37 kilos en 2030.

Avec respectivement 60 et 80 kilos par habitant et par an, la Chine et le Brésil ont par exemple déjà atteint des niveaux de consommation élevés. Leur marge de progression est limitée. En Inde - qui va rivaliser avec la Chine pour le titre du pays le plus peuplé au monde à l'horizon 2040 - la croissance de la consommation pourrait être freinée non seulement par des revenus trop faibles, mais aussi par les facteurs culturels. Une grande partie de la population devrait rester végétarienne. En Afrique subsaharienne, c'est la trop faible croissance économique qui va restreindre les appétits.
Des évolutions « rassurantes » d'un point de vue environnemental, car si tous les terriens devaient à terme s'aligner sur les habitudes alimentaires des Etats-Unis (125 kilos de viande par habitant et par an !), nous n'aurions pas assez de notre planète pour produire la nourriture nécessaire pour nourrir à la fois les hommes et le bétail.

 

Nourrir les hommes et les animaux

Même en tenant compte des hausses des niveaux de productivité à l'hectare ou à l'animal, produire davantage de nourriture obligera à défricher de nouvelles terres. Or les réserves de foncier disponibles ne sont pas extensibles et diffèrent surtout beaucoup selon les continents.
Dans bien des pays d'Asie, les surfaces encore utilisables s'étiolent, et une bonne partie des systèmes de production ont déjà été intensifiés. Ils ne permettent donc pas d'avoir beaucoup de « réserve sous le pied » pour améliorer les volumes produits. Dans ces pays et en particulier en Chine et en Inde, le niveau des importations va donc aller croissant.
Un recours accru aux importations est également inévitable dans les pays du Maghreb et au Moyen-Orient où ce sont le climat défavorable et le manque d'eau qui hypothèquent de toute façon les velléités d'atteindre l'autosuffisance alimentaire.
Avec plus de la moitié des réserves de terres non encore utilisées situées dans seulement sept pays d'Amérique latine (Argentine, Bolivie, Brésil, Colombie) et d'Afrique (Angola, République démocratique du Congo, Soudan), l'essentiel de l'expansion projetée pour les nouvelles terres cultivables devrait avoir lieu sur ces deux continents.

Déjà bien placés depuis de nombreuses années, les deux géants (Argentine et Brésil) devraient jouer un rôle croissant. « L'Amérique latine est un continent aux immenses ressources. Il y a beaucoup de surfaces disponibles, mais aussi de l'eau, un climat favorable, une main-d'oeuvre pas chère, de grandes exploitations disposant de capital, des entrepreneurs, des systèmes de crédits, des marchés et des infrastructures qui fonctionnent, des technologies maîtrisées… Et ce, avec des rendements moyens qui peuvent encore bénéficier de marges de progrès », expliquait dans une récente communication Michel Griffon, agro-économiste et actuellement directeur adjoint de l'Agence nationale de la recherche.
L'amélioration de la productivité restera une donnée clef pour accroître les volumes. Pour la viande bovine, les possibilités sont énormes. Dans la plupart des pays en développement la hausse du poids des carcasses est loin d'être un problème, mais constitue surtout un objectif. « En 1997-1999, le rendement moyen de viande de boeuf par animal dans les pays en voie de développement était de 163 kilos contre 284 dans les pays industrialisés. Cela permettra une progression accrue avec une augmentation limitée du nombre d'animaux », explique par exemple la FAO.

 

Trois données importantes

Ces projections sur la croissance des quantités de nourriture disponibles du fait de la hausse des surfaces cultivées et de l'amélioration des rendements pourraient être pénalisées par différents phénomènes.
Tout d'abord, à l'image de ce qui se déroule en France depuis de nombreuses années, l'urbanisation phagocyte très régulièrement partout dans le monde de plus en plus de terres cultivables. « En comptant 40 hectares pour les logements et infra-structures nécessaires à 1000 personnes, la croissance démographique mondiale entre 1995 et 2030 mobilisera 100 millions d'hectares supplémentaires de terres à ces fins non agricoles. De plus, comme la plupart des centres urbains sont implantés sur des terres fertiles (plaines côtières ou vallées fluviales) lorsque ceux-ci se développent, ils occupent davantage de terres de qualité », précise la FAO. A ce phénomène s'ajoute la dégradation des sols liée principalement à leur érosion, désertification ou salinisation.

Une bonne partie des surfaces mises en culture seront aussi gagnées sur des terres jusque-là consacrées à la forêt. Jusqu'à quel point est-il écologiquement raisonnable de transformer certaines grandes forêts primaires en un immense damier composé de parcelles de soja, de maïs ou de canne à sucre alternant avec des pâtures ? Enfin reste la question de l'évolution du climat. Certaines hypothèses font état d'évolutions inquiétantes pour les températures, le niveau et la fréquence des précipitations et la disponibilité en eau d'irrigation. D'autres estiment qu'un réchauffement du climat permettra de mettre en culture de nouvelles surfaces jusque-là situées dans des régions trop froides. Entre la certitude de voir une demande mondiale en produits agricoles progresser de façon linéaire et les incertitudes sur les réelles capacités de pouvoir y répondre dans le moyen et surtout le long terme, voilà qui devrait redorer le blason du métier d'agriculteur et surtout de producteur. Alors même que l'actualité du monde de l'élevage est bien sombre, il y a là un joli rayon de soleil qui pointe à l'horizon.

Pour en savoir plus

Voir dossier de Réussir Bovins Viande de septembre 2010 consacré à l'élevage du futur. (RBV n°174, p. 46 à 70)

Source Réussir Bovins Viande Septembre 2010

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