En Franche-Comté et en Auvergne : Lutter sans relâche contre le campagnol terrestre

Bernard Griffoul

Les longues années de recherche et d'expérimentation menées sur le campagnol terrestre laissent clairement apparaître que la lutte doit être permanente et menée par tous les moyens.

La Bromadiolone sera-t-elle définitivement retirée du marché dans quelques mois ? Telle est la question que se posent de nombreux agriculteurs de Franche-Comté et du Massif central qui utilisent cet anticoagulant pour lutter contre les invasions de campagnols terrestres. Des rongeurs peu sympathiques qui font des dégâts considérables dans les prairies lorsqu'ils sont en phase de pullulation. Un arrêté ministériel précise qu'elle ne sera plus en vente à partir de fin 2010, le fabricant n'ayant, dans un premier temps, pas souhaité redemander son homologation. Cependant, lors d'un colloque qui s'est tenu au Sommet de l'élevage, Denis Truchetet, de la Draaf de Franche-Comté, a laissé un espoir : « La Bromadiolone est en phase de retrait. Mais, il est possible qu'elle soit inscrite sur une liste de substances actives qui permettrait d'avoir des homologations à partir de 2010. Pour l'instant, ça reste au conditionnel. Mais, il ne faut pas se leurrer : si, elle est de nouveau autorisée, il y aura des contraintes encore plus fortes que celles d'aujourd'hui. » Le seuil au-delà duquel elle ne peut plus être utilisée (50 % d'infestation) pourrait être abaissé à 30 %. Elle sera donc réservée à une « lutte très précoce ».

Il est clair que la bromadiolone n'est plus aujourd'hui le seul remède à ces pullulations cycliques (tous les cinq à six ans) de campagnols terrestres. « La lutte chimique ne règle pas durablement le problème et a parfois des incidences environnementales qui ne sont pas acceptables », affirme Patrick Giraudoux, professeur d'écologie à l'université de Franche-Comté. La bromadiolone a été utilisée de façon massive à partir du début des années 1990 lorsque sont apparus les appâts secs à base de blé, beaucoup plus pratiques à utiliser que les carottes. Les dégâts sur la faune sauvage non cible, dénoncés par les défenseurs de l'environnement et confirmés par les scientifiques, ont fait naître des conflits violents en Franche-Comté. L'image des filières fromagères AOC commençait à en pâtir.

La Franche-Comté et l'Auvergne sont affectées par des pullulations cycliques de campagnols terrestres qui ont des répercussions économiques considérables pour les agriculteurs. (B. Griffoul)

La Franche-Comté et l'Auvergne sont affectées par des pullulations cycliques de campagnols terrestres qui ont des répercussions économiques considérables pour les agriculteurs. (B. Griffoul)

 

« Produire du campagnol »

L'université de Franche-Comté travaille depuis longtemps sur le campagnol terrestre, en partenariat avec d'autres organismes de recherche et de développement, les administrations et les associations, pour comprendre les raisons de ces pullulations cycliques qui se sont multipliées et aggravées depuis les années 1970 et trouver de nouvelles méthodes de lutte. D'importants financements publics y sont consacrés. Il en ressort que les pullulations de campagnols sont le « résultat d'un réseau d'interactions assez compliqué » entre les pratiques agricoles, la qualité de la végétation et des paysages, l'existence de réseaux de taupes, la prédation et le parasitisme des campagnols, le climat… Si elles avaient une logique économique, il est évident aujourd'hui que les évolutions des pratiques agricoles et des paysages ont contribué aussi à « produire du campagnol. La manière dont les éléments d'un paysage sont organisés influent sur les pullulations. D'autre part, moins le sol est perturbé, plus on s'expose à une forte pullulation », résume Patrick Giraudoux.

Dans ces régions de montagne, les cultures de céréales ont disparu, les parcelles ont été remembrées au dépens des haies, refuge des prédateurs et obstacles aux campagnols, et la production s'est intensifiée. Or, le rat taupier, l'autre nom de ce rongeur, n'aime rien mieux que la tranquillité des prairies permanentes avec un beau couvert végétal qui le nourrit grassement et le protège des renards ou des rapaces. « Si on veut stabiliser ce système pour le rendre contrôlable, on est obligé de jouer sur un ensemble de facteurs en intégrant cette complexité, y compris au niveau de l'exploitation », poursuit le chercheur.

Les fortes pullulations de campagnols perturbent profondément la production fourragère, avec des pertes de rendement de 50 % en moyenne mais qui peuvent aller jusqu'à 80 %. (B. Griffoul)

Les fortes pullulations de campagnols perturbent profondément la production fourragère, avec des pertes de rendement de 50 % en moyenne mais qui peuvent aller jusqu'à 80 %. (B. Griffoul)

 

Lutte intégrée

Ces années de recherches en Franche-Comté, accompagnées d'expérimentations sur des zones bien circonscrites, ont mené à un nouveau concept, désormais repris au niveau national : la « lutte intégrée ». Elle est basée sur trois principes : la surveillance permanente de l'évolution des populations de campagnols, l'engagement collectif et une lutte raisonnée associant la bromadiolone à des méthodes alternatives. La législation a d'ailleurs rapidement intégrée cette approche, puisque, depuis le début des années 2000, un réseau de surveillance et d'alerte a été mis en place avec les groupements de défense qui gèrent la lutte collective. Et, l'usage de la bromadiolone est strictement encadré (autorisation par arrêté ministériel ou préfectoral, utilisation à basse densité, traçabilité du produit, contrôle de la lutte par l'administration). Aux traitements en plein (20 kg de blé par ha), ont souvent été substitués des traitements localisés qui ont permis de réduire les quantités (5 kg/ha) et donc les effets collatéraux.

La recherche et les expérimentations de terrain se poursuivent pour améliorer les moyens de lutte. Un observatoire national « rongeurs-santé-environnement » est en train d'émerger, preuve que ce problème n'est plus considéré comme un simple enjeu régional. Mais, il ne faut pas oublier non plus que cette lutte incessante contre le campagnol terrestre, lorsqu'elle est bien menée, génère pour les agriculteurs un surcroît important de travail. Là aussi, de nouvelles idées germent, comme la création d'un groupement d'employeurs régional pour faire la chasse aux taupes. Des essais de mécanisation du traitement des taupes au PH3 sont également en cours. « Nous n'avons sûrement pas gagné la guerre sur le long terme, mais les efforts de chacun ont tout de même permis d'avancer, concluait Daniel Prieur, président de la Fredon de Franche-Comté. Mais, il faut rester très humble vis-à-vis du campagnol. »

En savoir plus

Les recherches conduites sur le campagnol et le concept de lutte raisonnée font l'objet d'un livre à paraître courant novembre aux éditions Quæ (38 €). Il est écrit par Pierre Delattre, ex-directeur de recherches à l'Inra de Montpellier, et par Patrick Giraudoux, professeur d'écologie à l'université de Franche-Comté. En vente sur le site Internet de l'éditeur : www.quae.com.

Source Réussir Bovins Viande Novembre 2009

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