Le marché des animaux vivants presque euphorique mais peu lisible

Bernard Griffoul - Réussir Bovins Viande Septembre 2012

Le  marché des animaux vivants presque euphorique mais peu lisible
Depuis le 8 juillet dernier, la Turquie a doublé la taxe sur les bovins vivants importés pour l’abattage. Elle est passée de 15 à 30 % renchérissant de ce fait de façon sensible les taurillons français. © F. d'Alteroche

Les prix du bétail vivant ont-ils atteint leurs plus hauts niveaux ? Peuvent-ils baisser dans les prochains mois ? Peu d’opérateurs se hasardent aux pronostics. Les incertitudes sont nombreuses.

« Euphorie ». Tel est le mot qui revient le plus souvent pour qualifier le marché des bovins viande en cette fin d’été. Qu’elles soient destinées à l’abattoir ou aux ateliers d’engraissement, toutes les catégories d’animaux affichent des prix supérieurs de près de 20 % par rapport à l’an passé. Des broutards qui, certes de façon exceptionnelle, passent la barre des 1 300 euros. Des génisses maigres qui deviennent une denrée rare. Des jeunes bovins qui flirtent avec les 4,50 euros le kilo carcasse en Italie… Même en France, le baby a franchi le cap des 4 euros. « Je n’avais jamais vu ça », avoue Pierre Richard, directeur commercial de Deltagro Union, qui n’est pourtant pas né de la dernière pluie ! « Pourquoi le prix du baby en Italie n’arriverait-il pas à 5 euros en hiver ? », s’interroge-t-il.

La loi de l'offre et la demande

Une seule explication à cet emballement : l’éternelle loi de l’offre et de la demande, qui joue en faveur des éleveurs. L’offre est en net repli. Tous les exportateurs d’animaux maigres interrogés indiquent un recul de leur activité de 10 % par rapport à l’année dernière, parce que l’approvisionnement ne suit pas. Un chiffre confirmé par l’Institut de l’élevage (GEB) qui précise en outre que le « stock d’animaux mâles de 8-12 mois était, au 1er mai, en recul de 8 % comparé à 2011. » Ce fléchissement des disponibilités de broutards est un effet direct de la baisse du nombre de vêlages et est accentué par une reprise de l’engraissement en France.
Face à cette offre déprimée, la demande reste soutenue. Certes, l’Italie importe moins de broutards que les années passées. La consommation de viande continue à s’éroder. Mais, la production est également en recul : de 8 % sur le début de l’année pour les jeunes bovins (comparé à 2011) et de 10 % pour les femelles. Ce qui a permis de maintenir des prix élevés. De plus, l’Italie a obtenu un certificat sanitaire pour exporter vers la Libye et négocie avec la Turquie. Quant aux animaux qui ne sont plus achetés par l’Italie (mais aussi l’Espagne et la Grèce), ils font le bonheur des pays émergents. Les expéditions de jeunes bovins vers la Turquie ont repris depuis avril, ce qui a permis de les maintenir à des prix élevés. Le manque d’offre exacerbe également la concurrence entre opérateurs qui doivent faire tourner leurs structures. « On a tellement besoin de travailler qu’on force un peu le commerce », reconnaît l’un d’entre eux.

« On a créé une bulle artificielle, c’est de la dynamite »

Dans ces conditions, avec une offre qui ne semble pas pouvoir repartir nettement à la hausse, on voit mal comment cette tendance favorable ne perdurerait pas. Pourtant, on sent auprès des opérateurs une inquiétude, comme si le tableau était trop beau pour être durable. « Il est très difficile de faire des prévisions parce qu’il y a trop d’éléments sur lesquels on ne peut pas se prononcer », assure Pierre Richard. « Nous avons du mal à comprendre ce qui se passe même en étant dedans », confirme Didier Ratery, de Parmaubrac.
Certes, avec une demande mondiale en viande bovine qui ne cesse de croître, la tendance à long terme est favorable pour les pays producteurs. « L’Amérique du Sud est moins présente. Les clients potentiels vont venir là où il y a de la marchandise », veut croire Pierre Richard. Mais, les soubresauts conjoncturels ne sont pas à exclure. Tous s’inquiètent, pour les mois à venir, de la capacité des engraisseurs italiens à supporter les prix élevés à la fois des broutards et des matières premières, même avec les cours actuels du baby. Un broutard charolais de 400 kg arrive à près de 1 300 euros en Italie. « Il faudrait que le baby se vendent à 4,80 euros le kilo (carcasse) pour qu’ils puissent gagner leur vie », calcule Pierre Richard. « On a créé une bulle artificielle. C’est de la dynamite », s’inquiète Didier Ratery. La sécheresse de cet été en Italie n’arrange rien à l’affaire. Et, la méthanisation est un vrai concurrent de l’engraissement. « Le marché italien devient dangereux, souligne Pierre Richard. Les structures d’abattage sont beaucoup trop nombreuses. Il n’y a plus assez de volumes pour les faire tourner. » Il s’attend à un nouveau recul de l’engraissement dans ce pays. Les grandes unités liées à un abattoir subsisteront. « Les petits élevages, on ne les voit plus trop. Beaucoup vont fermer. On va de plus en plus vers une production intégrée », ajoute-il.

L’allongement des délais de paiement, un souci pour les mois à venir

Les exportateurs veulent pour preuve de ces difficultés qui s’amoncellent dans la filière italienne l’allongement des délais de paiement. « Ce sera un des principaux soucis pour les mois à venir, s’inquiète Gérard Delage, directeur commercial de Sofrelim. Les abatteurs ont allongé les délais de paiement aux engraisseurs de 30-35 jours à 40-45 jours, pour les plus corrects. » Ces délais se répercutent en cascade jusqu’aux opérateurs français.
Les exportateurs, s’ils ne savent pas de quoi demain sera fait, gardent néanmoins un certain optimisme pour la fin de l’année. Dans l’immédiat, les ateliers n’étant pas très remplis, la demande italienne devrait se maintenir dans la perspective de sortir les babys pendant l’hiver lorsque les cours sont en principe au plus haut. Mais, ils estiment que le prix du broutard a atteint un plafond et pronostiquent un petit recul à partir d’octobre lorsque les flux seront plus importants. « Si le broutard baisse un peu parce que les Italiens achètent moins, les engraisseurs français achèteront plus, se risque à prévoir Pierre Richard. Donc, les prix ne baisseront pas de beaucoup. » Tout dépendra également de la demande des autres pays, notamment de la Turquie (voir ci-dessous). Mais, pour maintenir un équilibre de marché durable et éviter l’explosion de la bulle, « il n’y a qu’une chose à faire, estime Gérard Delage, c’est que les opérateurs d’aval et la grande distribution s’alignent sur le coût de production de la viande ».

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