Offensive du bœuf américain à Taïwan

Pierrick Bourgault - Réussir Bovins Viande Octobre 2012

Offensive du bœuf américain  à Taïwan
Pour rassurer les consommateurs, les restaurants signalent que le bœuf, même s’il est américain ou australien, a été élevé sans hormones, qu’il n’y a pas d’organes cuisinés ni de parties osseuses. © P. Bourgault

Tandis que la viande bovine européenne reste bloquée pour cause d’ESB, les États-Unis renforcent leur offensive commerciale et diplomatique en Asie. Chroniques d’une guerre économique.

Les ordres viennent du président Obama, dont le plan National Export Initiative de 2010 veut « doubler les exportations des USA d’ici la fin de 2014, pour relancer la croissance et l’emploi ». Les volumes étaient déjà conséquents : en 2009, selon Faostat, les USA ont exporté de la viande bovine désossée pour une valeur de 1625 M€, derrière l’Australie (2502 M€) et le Brésil (2285 M€) et loin devant la France (300 M€). Or en 2011, au lieu de croître, l’exportation de bœuf américain vers Taïwan régresse de 9 %.
Principal obstacle à l’avancée américaine : comme la Chine et l’Europe, Taïwan se méfie du bœuf boosté aux activateurs de croissance. Les États-Unis décident donc d’attaquer sur deux fronts, politique et sanitaire. La machine de guerre diplomatique débarque à Taïwan, le chaînon le plus fragile de la région. La Chine revendique en effet cette démocratie de 23 millions d’habitants qui a été exclue de l’ONU et de la FAO sous la pression chinoise ; l’OMS la considère même comme une région de la Chine continentale. Taïwan a impérativement besoin du soutien de Washington pour négocier le Tifa (Accord-cadre sur le commerce et les investissements avec les États-Unis) ainsi que son entrée au TPP (Trans Pacific Strategic Economic Partnership Agreement) et à l’ICA (International Civil Aviation Organization). « Les négociations entre Taïwan et les États-Unis ne reprendront pas tant que le problème du bœuf américain n’aura pas été résolu », martèle William Stanton, directeur de l’Institut américain à Taipei. Les Américains considèrent que pour négocier un accord de libre-échange, il faut passer par la case bœuf, éminemment politique.

Hormones, antibiotiques et chlorhydrate de ractopamine...

Dans l’arsenal de l’éleveur américain, hormones et antibiotiques ne sont pas les seules substances utilisées pour doper la croissance des animaux. Ils utilisent également du chlorhydrate de ractopamine, un broncho-dilatateur qui, comme le clenbuterol, accélère la ventilation et le flux sanguin, provoque une hyperactivité, augmente le poids des muscles et réduit les graisses. Elanco, une division de Eli Lilly, le distribue sous la marque Optaflexx, que le FDA américain (Food and Drugs Administration) autorise pour les bovins dès 2003. L’Agence canadienne d’inspection des aliments confirme son efficacité pour « augmenter le gain de poids, la teneur en viande maigre et améliorer l’indice de conversion des aliments sur les bovins de boucherie nourris en claustration de plus de 400 kg de poids corporel pendant les 28 à 42 derniers jours avant l’abattage ». L’Agence canadienne exige que les éleveurs qui mélangent le médicament à la nourriture des bovins portent « des vêtements protecteurs, des gants imperméables et un masque antipoussière » et met spécialement en garde les personnes « souffrant de troubles cardiovasculaires ». Tous doivent « bien se laver avec de l’eau et du savon après avoir manipulé ce produit ». Aux États-Unis aussi, ce traitement pose question : les associations de consommateurs se mobilisent, des chaînes de restauration et certains distributeurs entendent boycotter la viande ainsi produite.
En complément de leur croisade diplomatique, les États-Unis bétonnent le front sanitaire : alors que Taïwan, la Chine et l’Europe exigent l’absence totale de ractopamine, Washington insiste auprès du Codex Alimentarius pour imposer à la planète une limite maximale de résidus (LMR) égale à 10 ppm (parties par million).
Pour introduire sa viande médicamentée en Asie, Washington concentre ses efforts sur Taïwan, un pays qui ne peut diplomatiquement la refuser. Autre point faible :  l’île produit seulement 6 % de sa consommation en viande bovine et les 676 éleveurs du pays ne représentent pas une force politique. Lors des élections présidentielles de janvier dernier, sous la pression des consommateurs et le regard de la presse, le président-candidat Ma Ying-jeou avait promis d’interdire le bœuf américain à la ractopamine. À peine élu, il répond qu’il n’existe « aucune preuve scientifique que la ractopamine soit dangereuse pour l’homme » et autorise début mars « la présence de résidus de ractopamine dans la viande de bœuf à un niveau n’entraînant pas d’effets indésirables sur la santé » à condition de « distinguer les importations bovines des importations porcines, d’assurer un étiquetage clair du bœuf importé et d’exclure l’importation d’abats contenant de la ractopamine ».

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Bovins de race locale (croisements avec des zébus) élevés au Livestock Research Institute de Ken Ting, au sud de Taïwan. © P. Bourgault

La résistance est venue des éleveurs de porcs

La résistance est venue des 10 000 éleveurs porcins taïwanais, menacés par des importations bon marché. À l’inverse de la filière bovine, l’île est presque auto-suffisante (91 %) en viande porcine. Le 8 mars, une manifestation rassemble à Taipei près de 20 000 éleveurs et consommateurs qui jettent des œufs et du fumier sur la façade du ministère. Des députés de l’opposition apportent le soutien de leur groupe parlementaire et même certains élus de la majorité présidentielle. La presse quotidienne, les actualités télévisées à Taïwan consacrent leurs gros titres à la crise du bœuf et du porc. Une caricature représente le président Ma Ying-jeou en Oncle Sam, avec la mention « I want you to eat US beef » ! (Je veux vous faire manger du bœuf américain !)

Introduction ratée de la viande américaine à la ractopamine

Après l’annonce de l’ouverture du marché au bœuf américain, la communication du gouvernement évolue. Le ministre promet de renforcer les contrôles sur la ractopamine et les tests ont révélé de curieuses pratiques : certains éleveurs taïwanais l’utilisaient illégalement pour doper leurs porcs, et plusieurs distributeurs vendaient déjà de la viande bovine d’importation issue d’animaux ayant consommé de la ractopamine. Les stocks sont détruits face aux caméras.
Après cette introduction ratée de la viande américaine à la ractopamine, la confusion règne. Le 27 mars dernier à Genève, lors d’une réunion du Comité des mesures sanitaires et phytosanitaires (SPS), les USA, le Canada et le Brésil ont réaffirmé avec le soutien de la FAO et de l’OMS, que la ractopamine est inoffensive pour la santé humaine et insistent auprès de Taïwan pour l’introduction d’une limite maximum de résidus. Après les manifestations populaires, cette voie semble impossible. Y aurait-il de ce fait une petite place à Taïwan pour la viande bovine européenne, nourrie sans additifs ?

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