Pourquoi l’Allemagne est plus compétitive ?

Cyrielle Delisle - Réussir Bovins Viande Février 2012

Pourquoi l’Allemagne est plus compétitive ?

Les distorsions de concurrence entre Allemagne et France, sont d’ordres divers. Les faibles niveaux de rémunération dans les abattoirs sont largement cités, mais les orientations politiques et réglementaires des deux pays interfèrent également.

« La compétitivité accrue des produits allemands sur les marchés français et méditerranéens (Italie, Grèce), mais également sur pays tiers, nous a incité à établir un diagnostic pour les filières bovines qui tiennent compte de leurs spécificités. Son objectif était d’identifier et de quantifier chacune des sources de différentiel de compétitivité avec, dans la mesure du possible, un chiffrage du surcoût engendré pour la filière française », note Anne Mottet de l’Institut de l’élevage. La question des salaires, bien que fondamentale, est loin d’être le seul facteur de différentiel de compétitivité. D’autres facteurs d’ordre réglementaire, fiscal, politique ou économique sont également en faveur des filières allemandes.

Des faux-semblants

« Ce travail a montré que certains paramètres, souvent nommés, apparaissaient après analyse, comme non distorsifs. C’est le cas notamment de la dérogation à la directive Nitrate qui a autorisé l’épandage de 230 kilos d’azote organique sur les prairies, au lieu de 170 kilos, mais aussi des cotisations sociales des agriculteurs basées à 90 %, sur le type d’exploitation, la taille et le potentiel agronomique des terres. Ainsi, elles dépendent peu du revenu. Selon les chiffres de la Commission européenne, le premier critère ne concernerait qu’un nombre réduit d’exploitations (700 pour 16 000 ha) et les charges sociales des agriculteurs allemands sont relativement proches des français », poursuit l’experte.
D’autre part, la loi allemande sur les énergies renouvelables, garantissant le rachat de l’électricité issue du biogaz durant 20 ans, a certes permis à un grand nombre d’éleveurs de mettre en place des installations de biogaz (on en dénombre 7 000 en 2011) et d’assurer un complément de revenu significatif (tarif de rachat le plus élevé de l’UE, le prix moyen est estimé entre 20 et 23 cents/kWh, mais il tient compte de plusieurs paramètres). Mais, aujourd’hui, la production de biogaz représente une concurrence de plus en plus forte pour l’élevage : les surfaces en maïs ensilage explosent (+ 57 % entre 2003 et 2010), les surfaces en prairies permanentes diminuent (- 5 % depuis 2003), et « on observe une forte augmentation du prix du foncier (certains fermages dépassent les 1 000 E/ha) et l’on voit aussi des engraisseurs de jeunes bovins qui décident de se convertir intégralement à la production de biogaz. Pour un engraisseur de 380 jeunes bovins à 1,2 kg de GMQ et 100 % de maïs dans la ration, le prix seuil de vente doit atteindre 3,6 €/kg de carcasse pour faire face à cette production. En Allemagne, des mesures ont été prises pour essayer de limiter cet impact (mesures contre le retournement des prairies) », fait remarquer Anne Mottet.

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Un gain de 0,9 €/kg de carcasse

En revanche, certains facteurs représentent véritablement un avantage pour la filière viande outre-Rhin. La rémunération, ou plutôt la sous-rémunération de la main-d’œuvre dans l’industrie de la viande apparaît comme le désavantage le plus flagrant vis-à-vis de la filière bovine française. Alors que le coût de la main-d’œuvre est un des principaux postes de dépense dans l’industrie de la viande, en Allemagne, il n’existe pas de salaire minimum et plus de la moitié (environ 60 %) des employés des abattoirs serait d’origine étrangère et engagée à bas prix (7,50 €/h pour de la main-d’œuvre non qualifiée étrangère, 10 € si elle est qualifiée et 15 € pour de la main-d’œuvre allemande). En effet, l’Allemagne a recours à des entreprises de prestation de services polonaises et roumaines. Ces dernières engagent des travailleurs locaux avec les conditions pratiquées dans le pays d’origine pour travailler dans les entreprises du secteur de la viande allemands. « D’après nos simulations, cela représente pour la filière allemande, une économie de 9 centimes d’euro par kilogramme équivalent carcasse. »
Les exploitations allemandes peuvent par ailleurs opter pour un régime fiscal spécifique (TVA), sans limite de chiffre d’affaires. Ce système permet aux agriculteurs de vendre leurs produits à un taux supérieur à celui auquel les intrants sont achetés et de garder la différence. « Cet avantage fiscal est un acquis agricole ancien et fort, presque impossible à remettre en question. » Il privilégie fortement les exploitations laitières, de l’ordre de 0 à 4 €/tonne de lait, investissements compris (7 à 12 € hors investissements), mais cet atout serait moindre chez les engraisseurs spécialisés de jeunes bovins.

Des choix politiques différents

La compétitivité allemande résulte par ailleurs d’orientations politiques différentes. Le premier choix opposant ces deux pays concerne l’application des aides à l’investissement agricole co-financées dans le cadre du second pilier de la PAC. « La France soutient l’agrandissement et la modernisation du plus grand nombre, tandis que l’Allemagne parvient à encourager l’extension des exploitations les plus compétitives du Nord, tout en favorisant le maintien des plus petites structures du Sud. Les deux pays ont ainsi une utilisation différente d’outils européens communs », observe Anne Mottet.
Autre point, les usages de succession outre-Rhin qui consiste à privilégier l’héritier principal. En effet, lors d’une installation sur l’exploitation familiale, le repreneur verse peu de capital, mais une pension à ses parents. Cette tradition permet de limiter le morcellement des exploitations et de ne pas pénaliser le jeune repreneur qui s’endette moins. Souvent, cet avantage favorise l’agrandissement des exploitations.

Une France toujours plus stricte

La réglementation française plus exigeante qu’en Allemagne représente également un handicap pour les filières françaises. C’est le cas du financement de l’équarrissage. En effet, une réglementation commune fixe les obligations des États membres, mais les schémas d’organisation diffèrent selon les États. Ainsi, quand en France le coût de l’équarrissage est entièrement à la charge de la filière (environ 15 % pour l’éleveur et 85 % pour l’abatteur), en Allemagne, les pouvoirs publics supporteraient plus de la moitié, voire les deux tiers du montant selon la région.
La France est également plus stricte que l’Allemagne sur deux autres points de réglementation : le seuil des installations classées et le retrait des matériaux à risques spécifiés (MRS). La France a en effet choisi d’appliquer une réglementation plus sévère que celle émise par les autorités européennes en ce qui concerne le premier point, ce qui entraîne une charge administrative supplémentaire pour les grandes exploitations. En Allemagne, il n’y a pas de seuil pour les vaches allaitantes. Enfin, sur le programme de lutte des EST, la France est plus rigoureuse sur le retrait des MRS, essentiellement pour la sécurisation des graisses de ruminants destinées à l’alimentation humaine et animale. « L’engraissement en Allemagne représente un potentiel important avec beaucoup d’exportations, mais on n’y trouve pas le même dynamisme que dans la filière laitière, très confiante et entrepreneuse », conclut Anne Mottet.

 
Cette étude a été réalisée par le GEB (Groupe économie du bétail) et présentée lors des journées Rencontres Recherches Ruminants 2011.

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