Système fourrager : Le retour en grâce de la prairie multi-espèce

Bernard Griffoul

Longtemps délaissée, la prairie multi-espèce bénéficie d'un regain d'intérêt. Composer un mélange performant nécessite cependant une certaine expertise. Le faire durer n'est pas forcément plus facile.

Archaïque, la prairie multi-espèce ? Une chose est sûre : la « révolution fourragère » l'avait
reléguée à l'arrière-plan. Elle ne faisait plus le poids face aux cultures pures de ray-grass
ou aux associations simples combinant une graminée avec une légumineuse. Aujourd'hui,
elle retrouve une nouvelle jeunesse. « La prairie d'association, qui a pris une place
considérable dans de nombreux élevages, montre aussi des faiblesses dans les situations
difficiles. Ses manques de robustesse et de souplesse dans les modes d'utilisation autres
que le pâturage vont faire le lit du renouveau de la prairie multispécifique », écrivent trois
chercheurs et techniciens qui intervenaient récemment aux journées annuelles de
l'AFPF(1). Le développement de l'agriculture biologique a beaucoup contribué à leur survie.
Quelle place occupent-elles aujourd'hui dans les surfaces herbagères françaises ? Pas
facile de donner des chiffres, car les statistiques regroupent les prairies multi-espèces (à
partir de trois constituants) et les associations simples. Les prairies temporaires
représentent 20 % de la surface en herbe, soit 2,5 millions d'hectares, dont 70 % de
mélanges et associations.









Une enquête du service national des statistiques agricoles, réalisée sur 13 régions, pas
très récente toutefois, indique que les prairies multi-espèces représenteraient 18 % des
surfaces en prairies temporaires. Mais, les disparités sont grandes d'un bout à l'autre de la
France. Dominantes dans certaines régions (56 % dans le Limousin et en Franche-Comté),
elles seraient quasi-inexistantes dans l'Ouest (de 3 à 5 % en Bretagne, Normandie ou Pays
de la Loire). L'Auvergne (44 %), la Bourgogne (37 %) et la Lorraine (33 %) sèment aussi
beaucoup de mélanges.
Un autre chiffre est assez parlant : celui de la vente des mélanges de semences. Avant leur
autorisation, les espèces vendues en sur-emballage pour une utilisation en mélange
plafonnaient à 15 000 quintaux par an. Cette année, les semences vendues en mélange
devraient approcher les 40 000 quintaux, c'est-à-dire 15 % du marché des fourragères. La
progression est régulière. Ces ventes incluent les mélanges à deux composants (type RGI
- trèfle violet) qui représentent toutefois une part assez mineure ; les associations simples
sont le plus souvent faites avec des espèces pures. En revanche, aucun chiffre ne permet
de quantifier les mélanges que les agriculteurs réalisent eux-mêmes.








La prairie multi-espèce peut trouver une place dans un grand nombre de systèmes fourragers. (F. d'Alteroche)

La prairie multi-espèce peut trouver une place dans un grand nombre de systèmes fourragers. (F. d'Alteroche)

 

Pas d'explosion du marché

Ce marché a connu « un développement important, mais ça n'a pas été la déferlante »,
selon Xavier Lacan (RAGT). Le changement de réglementation pouvait laisser attendre une
progression plus rapide. Le marché n'est certainement pas stabilisé, mais les semenciers
ne s'attendent pas à une accélération de la demande. Il faut savoir que dans beaucoup de
pays européens, à l'image de la Suisse, l'Allemagne ou encore le Royaume-Uni, les
mélanges dominent largement le marché des semences fourragères. « Plus on va vers les
pays du sud de l'Europe, moins les mélanges sont utilisés », observe Guy Montet
(Caussade Semences). Sous des climats où la sécheresse estivale est la règle, les
éleveurs optimisent la production avec des plantes annuelles au moment le plus favorable.

Pas question pour autant d'opposer prairies multi-espèces aux cultures d'espèces pures ou
en association, s'accordent à dire les semenciers. « Il y a de la place pour tous les
systèmes à condition que chacun soit raisonné », souligne Philippe Gratadou (Jouffray-
Drillaud). Xavier Lacan estime que, dans un contexte où la flambée des céréales a entraîné
une réduction des surfaces de prairies sur terres labourables ce qu'atteste la baisse des
ventes de semences fourragères en 2007, la productivité est plus que jamais d'actualité : «
On se retrouve avec des exploitations d'élevage où il y a moins de surface pour nourrir
autant d'animaux ». Entre ray-grass d'Italie pour produire plus au printemps et valorisation
des parcelles haut de gamme par des espèces pures productives ou des associations, les
mélanges d'espèces lui paraissent appropriés dans les « parcelles à contraintes, trop
séchantes ou trop humides ».

Pour lui, en effet, ces surfaces doivent « contribuer davantage à l'alimentation des
ruminants ». « En tant qu'obtenteur, on adore parler des variétés, poursuit-il. Mais, il faut
être attentif aux aspects pratiques. Les gens veulent de la génétique, mais il faut aussi leur
simplifier la vie. »
Philippe Gratadou observe une « attente forte » sur les mélanges multi-espèces. Au-delà
des régions traditionnelles, où les mélanges complexes s'adaptent mieux à des conditions
de sol et de climat difficiles, il constate « un intérêt nouveau lié au contexte climatique et au
besoin de sécurisation fourragère, même dans des régions où il ne s'en faisait quasiment
pas, comme dans l'Ouest. Les systèmes fourragers sont en train d'évoluer dans le sens
d'une plus grande diversité en termes de choix d'espèces ». Il observe aussi une vraie
demande dans les régions d'élevage allaitant pour « des prairies plus pérennes et plus
rustiques », demande motivée par des raisons économiques. Les éleveurs recherchent un
meilleur étalement de la production sur l'année, une économie d'azote, une adaptation à
l'hétérogénéité des sols, une valeur alimentaire plus équilibrée… Des exigences qui peuvent
être satisfaites « à condition que les mélanges soient étudiés pour y répondre » et sachant
qu'un « mélange en soi ne peut pas répondre à toutes les attentes à la fois ». Bref, là
comme ailleurs, il n'y a pas de recette miracle et un bon mélange est forcément « très
technique ».





Pas forcément plus facile à gérer

Philippe Gratadou attire aussi l'attention sur le fait que « la gestion de la prairie influence
l'évolution de la flore ». La pâture exclusive d'une prairie prévue pour une utilisation plus
mixte peut très rapidement conduire à une simplification de la flore. La prairie multi-espèce
est « séduisante, mais pas forcément plus facile à gérer pour l'éleveur », poursuit-il. En
termes de rendement, il estime, comme ses collègues, qu'on peut faire aussi bien qu'avec
des espèces pures à condition d'intégrer dans le mélange des espèces (dactyle, fétuque
élevée) et des variétés performantes ainsi qu'une légumineuse pour profiter de la synergie
entre celle-ci et les graminées. Mais, la production de la prairie multi-espèce est davantage
étalée sur l'année : « On est plus dans un schéma de sécurité que dans l'idée de vouloir
battre des records de productivité ». Bref, conclut-il : « Tout est possible, à condition que…
».

Pour en savoir plus

Voir dossier de Réussir Bovins Viande de mai 2008. (RBV n°149, p. 16 à 35).

(1) Association française pour la production fourragère : les intervenants étaient Mathieu
Capitaine, Enita Clermont-Ferrand ; Pascale Pelletier, Arvalis ; François Hubert, chambre
d'agriculture du Maine-et-Loire.

Source Réussir Bovins Viande Mai 2008

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