Lobbying : Il nous a fallu batailler ferme »

Propos recueillis par Claudine Gérard

Entretien avec Guillaume Roué, qui a été « monsieur bien-être » à la FNP et a exercé un puissant lobbying pour défendre l'intérêt des éleveurs à Bruxelles.

Pouvez-vous nous rappeler la genèse de la directive européenne sur les truies en groupe ?

En 1996-1997 un rapport scientifique au niveau européen a analysé les conditions d'élevage des porcs dans les élevages « intensifs ». Ce rapport avait été commandé par la Commission européenne afin d'élaborer une nouvelle directive « bien être ». Très rapidement nous nous sommes aperçus que les scientifiques qui avaient la charge de la rédaction de cet état des lieux étaient tous orientés dans leur approche globale des conditions de vie des animaux. Pratiquement tous venaient des pays du Nord de l'Europe où la sensibilité « bien-être » était près présente. Plusieurs pays comme le Royaume-Uni ou la Suède avaient déjà mis en place des dispositifs nationaux bien plus restrictifs que la réglementation européenne existante à l'époque. Au sein du groupe Porc du Copa-Cogeca, ne se dégageait donc pas de consensus pour organiser la défense collective des intérêts des éleveurs puisque certains pays avaient déjà des contraintes très fortes et ne voyaient donc pas d'un mauvais oeil de les voir appliquer aux autres.

Guillaume Roué, président d'Inaporc. (C. Gérard)

Guillaume Roué, président d'Inaporc. (C. Gérard)

C'est alors que vous avez pris le dossier en mains ?

La FNP m'a effectivement demandé de prendre en charge ce dossier et d'organiser la « résistance ». J'ai donc entamé une large concertation avec l'ensemble des organisations nationales à la fois agricole et de la filière pour établir la base d'une stratégie de défense de nos intérêts. Le tour de table national a été assez rapidement bouclé tant sur les objectifs que sur les moyens à mettre en oeuvre. Ensuite, j'ai recherché des alliés potentiels pour élargir le tour de table au niveau européen.

Qui étaient ces alliés ?

Les pays du Sud, Espagne, Portugal, ont immédiatement partagé l'objectif. Le Danemark, les Pays-Bas aussi mais en souhaitant la plus grande discrétion, en clair en ne souhaitant pas être devant… J'ai donc démarré une opération de lobbying avec l'appui concret de Breiz Europe à Bruxelles où Christophe Hamon et Sylvie Le Moël m'organisaient les rendez-vous sur place. En effet, les arcanes de l'Union européenne sont complexes. La stratégie retenue a été de « ratisser large » en allant voir l'ensemble des acteurs susceptibles d'influencer la décision.

D'où de nombreux allers-retours à Bruxelles ?

Au moins une fois par mois, je suis allé à Bruxelles, soit une cinquantaine de fois pour visiter le Parlement européen, la Commission (notamment la DG Sanco en charge de la rédaction des textes), le Conseil de l'Europe, le Comité des régions mais aussi les représentants des associations de « welfaristes » notamment Eurogroup For Animal Welfare et son directeur de l'époque David Wilkins.
David Wilkins est anglais vétérinaire pratiquant qui a consacré les dernières années de sa vie professionnelle à défendre la cause des animaux. Son bureau était à Bruxelles et cette association, qui a beaucoup de moyens, est omniprésente. Il fallait donc établir un contre-pouvoir et s'établir dans le paysage.

En clair, il s'agissait de faire du lobbying ?

Il y a beaucoup à raconter sur le fonctionnement des institutions européennes et sur la façon dont se prend une décision. Les acteurs disent tous qu'une bonne décision intervient qu'après que les lobbys aient pu s'exprimer. C'est donc lobby contre lobby. Mais tout ceci, bien sûr, de manière plutôt feutrée et discrète.
Pour ce qui nous concerne, nous avons dû au final constater que nous ne pourrions pas « sauver » les truies en case individuelle mais tout le reste : castration, surface par animal, truies en groupe en maternité, interdiction du caillebotis… a été exclu du texte final. Andréa Gavinelli, le rédacteur de la proposition a fini par ne retenir que les truies gestantes en groupe avec un délai de 15 ans pour se mettre aux normes et nous y sommes…

Ou nous y serons, car le chantier est loin d'être fini !

Si la conjoncture économique porcine n'avait pas depuis dix ans été aussi peu rentable, il est probable qu'aujourd'hui la mise aux normes bien-être serait achevée. Hélas, la situation économique et sans doute, aussi, la difficulté de changer pour un système qui, sur plan technique, n'apporte pas grand-chose à l'éleveur, a fait qu'il y a beaucoup de retard. Tous les pays du Sud et aussi les grands comme l'Allemagne ou le Danemark sont très loin du résultat final. De mon point de vue, il y aura des décisions à prendre à l'approche de l'échéance afin d'éviter que beaucoup d'éleveurs ne se retrouvent en situation décalée par rapport à la réglementation. En conclusion, ce fut pour moi une expérience très riche en stratégie et en rapports humains et aussi en pratique de la langue anglaise qui est le passeport nécessaire à ce genre d'exercice.

Pour en savoir plus

Voir supplément du numéro 173 (juillet-août 2010) de Réussir Porcs : Guide 2010 « Truies en groupe », 76 pages.

Source Réussir Porcs, supplément du n°173, Juillet-Août 2010

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