A l'étranger : Les filières chair marocaines s'organisent

Pascal Le Douarin

Dans un marché en dents de scie, dominé par la vente en vif, les opérateurs de l'aviculture industrielle s'organisent pour mieux maîtriser leurs débouchés.

Démarrée dans les années 70, la production avicole marocaine a depuis crû en moyenne de 7 % par an, aussi bien en poulet qu'en oeuf de consommation. En oeuf, ce développement s'est opéré avec les fermes de ponte. En poulet, il s'est fait à partir des usines d'aliment et des couvoirs. En 2008, selon des données interprofessionnelles, l'industrie avicole a produit 440 000 tonnes de viandes de volailles et 2,9 milliards d'oeufs. Cette activité, protégée de toute importation mais dépendant du marché international pour son approvisionnement en matières premières, connaît de fortes fluctuations aussi bien en prix qu'en volumes. Autant l'année 2008 fut vécue comme une année de crise par les industriels avec une hausse des volumes de 19 % en chair, une baisse de 3 % en oeuf et une dégradation des marges (surcoût des intrants ayant été insuffisamment répercuté), autant celle qui s'achève aura été marquée par l'euphorie.

Pouvoir d'achat limité

Le Maroc est un pays de contraste, avec de fortes inégalités sociales. Son produit intérieur brut est de l'ordre de 4 000 dollars, contre 33 200 dollars pour la France. La classe moyenne, qui pourrait consommer sans trop compter, est peu représentée. Dans la capitale économique, Casablanca, 4x4 et charrettes se côtoient. Le décalage est encore plus grand entre la ville et la campagne. Le taux de pauvreté à la campagne est passé de 15 % à 25 % entre 2001 et 2007, alors qu'en ville il a baissé de 7,6 % à 4,8 %. La demande pour les produits avicoles industriels, surtout citadine (la consommation en ville est double de celle des campagnes), dépend fortement de leur prix relatif. Si les Marocains préfèrent manger de la viande rouge, la volaille a tout de même représenté 52 % des viandes consommées en 2008. Les consommateurs se rabattent sur le poulet - « la viande du pauvre » - pour des raisons économiques.

Opacité et incertitudes

L'autre particularité marocaine pouvant expliquer l'instabilité des prix est le manque de visibilité et de transparence. L'industrie du poulet organisée en filière complète n'existe pas encore. Jusqu'au début des années 2000, l'aviculture a dû se débrouiller seule. Elle n'était ni reconnue, ni soutenue. Non assimilée à une activité agricole, elle n'a jamais reçu d'aides, contrairement aux secteurs ovin et bovin. Non assimilée à une activité industrielle ou commerciale, elle subissait une fiscalité pénalisante (TVA non récupérable, droits d'importation élevés). De plus, en l'absence de réglementation, n'importe quel investisseur pouvait produire et commercialiser n'importe où et n'importe comment. Le secteur avicole avait la réputation d'être une activité spéculative à haut risque, que les banques avaient des réticences à financer. La croissance s'est plutôt déroulée par vagues successives d'investissements, de croissance souvent débridée, mais aussi de saturation du marché et de stagnation des volumes, d'assainissement des opérateurs, suivi d'un manque relatif de production, et ainsi de suite.
Au final, il en résulte un nombre conséquent d'opérateurs pour la fabrication d'aliments et l'accouvage, avec des surcapacités très importantes (jusqu'au double des besoins), tandis que les abattoirs sont peu nombreux, mais néanmoins sous-utilisés.

Dans un magasin de détail Koutoubia. De nouvelles règles sanitaires accélèrent le remise à niveau du maillon élevage mais elles ne concernent pas encore celui du marché de la vente en vif. (P.-L. D.)

Dans un magasin de détail Koutoubia. De nouvelles règles sanitaires accélèrent le remise à niveau du maillon élevage mais elles ne concernent pas encore celui du marché de la vente en vif. (P.-L. D.)

 

Hégémonie de la vente en vif

La troisième particularité du Maroc, après le faible pouvoir d'achat et une certaine inorganisation de la filière, c'est le poids du secteur « informel » comme on l'appelle ici. L'industrie n'est pas encore parvenue à moderniser les structures de commercialisation du vif et de l'abattage. Selon les professionnels eux-mêmes, 5 à 10 % des poulets passent par la vingtaine d'abattoirs, pourtant d'une capacité affichée de 120 000 tonnes. Créés durant la dernière décennie, la plupart ne sont pas rentables et vivotent, à l'exception notable de ceux de dinde qui tuent 80 à 90 % des volumes de dindes produits. À la différence du poulet, ce secteur a commencé à se développer vraiment à la fin des années 90, et en commençant par l'abattage.
Dans le secteur informel, une multitude d'intermédiaires livrent les volailles à des grossistes et à d'innombrables tueries (estimées à 12 000). Ils sont accusés par le secteur « officiel » de fausser les règles de la concurrence, d'autant que la circulation d'argent liquide n'augmente pas la transparence… Il en découle un manque de visibilité du marché, donc d'anticipation et de prévision. Le prix du jour peut doubler, si par exemple un coup de chaleur réduit subitement l'offre.

Rapide mise à niveaux des élevages

Pourtant, depuis quelques années, titillées par la Fédération interprofessionnelle du secteur avicole (Fisa), les autorités ont commencé à encadrer le secteur. De nouvelles règles devraient assainir le secteur traditionnel, jugé à risques sanitaires. Adoptée en juin 2002, la loi « 49-99 » se met en place dans les différents maillons amont depuis le mois d'avril 2007. Désormais, pour exercer leur activité, les couvoirs et élevages doivent répondre à un cahier des charges sanitaire assez strict : clôture, rotoluve, sas avec douches, sol bétonné, matériaux lavables et désinfectables, fosses à cadavres… La densité maximale autorisée dépend des équipements (notamment contre les coups de chaleur). Ces changements vont sans doute améliorer les performances et réduire les maladies. Les nouveaux élevages doivent aussi respecter une distance de 1 km vis-à-vis de ceux existants (3 km d'un couvoir), ce qui n'est pas sans poser des difficultés dans les zones de forte concentration. Afin de faire le tri entre les professionnels et les investisseurs opportunistes, aucune aide spécifique n'a été octroyée pour les mises à niveau. En deux ans, l'accouvage et l'élevage dinde se sont rapidement mis aux normes, tandis que l'élevage de poulet est agréé à 81 % et celui des pondeuses à 89 %. Les mille « serres à poulet » recouvertes de roseaux, qui représentaient 16 % des effectifs en 2006 selon la FAO, auraient disparu et, avec elles, les producteurs intermittents ou occasionnels.

Résistance du secteur informel

La réglementation s'étend à l'aval, en particulier aux transporteurs d'oeufs et à ceux véhiculant les volailles dans des caisses en bois jamais lavées. La plupart ne l'appliquent toujours pas, spécialement à Casablanca et Rabat. Ici encore, aucune n'aide n'est octroyée pour l'achat des caisses en plastique qui appartiennent aux grossistes.
Quant aux tueries et aux marchés de gros, toujours en dehors des normes sanitaires les plus élémentaires, c'est un problème social auquel les autorités ne se sont pas encore attaquées.
La Fisa demande que ces tueries soient modernisées ou transformées en points de vente de volaille fraîche. Elle demande aussi aux services vétérinaires et policiers d'augmenter les contrôles, et aux acheteurs des collectivités (écoles, hôpitaux, hôtels…) de se fournir auprès d'abattoirs agréés. Tant que le secteur informel — paradoxalement le plus visible — n'évoluera pas, le consommateur aura du mal à avoir confiance dans les produits déjà abattus.

Volonté affichée d'intégration

Du côté des professionnels des volailles de chair présents au salon Dawajine, la volonté affichée est de poursuivre le développement vers plus d'intégration, mais sans l'apparence d'une concertation entre opérateurs. En intégrant chacun plusieurs métiers, ils espèrent sécuriser leurs activités de base, réduire les coûts et augmenter les gains. Le secteur est en pleine effervescence. Ainsi, l'accouveur de poussins Avibern s'est diversifié dans l'accouvage de dinde (Couvdinde), secteur jugé plus stable.
La plupart des accouveurs ont aussi investi dans des élevages pour sécuriser les volumes et tamponner les excédents. Le fabricant d'aliment Alf Sahel va doubler ses volumes. Les fabricants servent de banquier auprès des éleveurs, ou commercialisent eux-mêmes la volaille vivante. Pour être plus forts, deux groupes impliqués dans l'abattage ont fusionné cet été (Al Atlas et Zalagh). Un autre (Koutoubia) investit dans l'amont pour assurer ses approvisionnements avec des coûts de production maîtrisés. Des investisseurs-éleveurs, possédant des dizaines de bâtiments, ont monté leur couvoir. Ainsi, après avoir monté son couvoir dinde (Sudinde), Maroc Dinde projette d'investir dans un couvoir poulet et la production. Tous les projets et investissements iront-ils jusqu'à leur terme et seront-ils rentables ? Une chose est certaine. Compte tenu des surcapacités notoires, le secteur devrait en toute logique connaître des restructurations importantes.

 

Pour en savoir plus

Voir dossier de Réussir Aviculture de décembre 2009. (RA n°152, p.10 à 18)

Source Réussir Aviculture Décembre 2009

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