Christian Harbulot, directeur de l'École de guerre économique* : Les marchés sont soumis à la guerre de l'information »

Propos recueillis par Pascal Le Douarin

Christian Harbulot, directeur de l'École de guerre économique* : Les marchés sont soumis à la guerre de l'information »

Pour le spécialiste de l'intelligence économique Christian Harbulot, le secteur agricole est soumis à des guerres de pouvoir qui passent par l'influence des médias et des opinions.

Vous prétendez que le modèle agroalimentaire américain est fragilisé. De quelle manière ?

Aux États-Unis, il existe un problème essentiel entre un système qui crée des aliments, qui les conditionne au plan industriel, et ceux qui les consomment. Depuis cinquante ans, les indicateurs d'alimentation et de santé publique connaissent une dégradation lente et continue qui va s'accentuer. Le modèle américain commence vraiment à être ressenti comme un échec. Tôt ou tard, cela finira par se savoir.
Le second problème, qui passe plus inaperçu, c'est l'épuisement de l'immense nappe d'eau naturelle, non renouvelable, qui est utilisée à des fins agricoles. À terme, cela aura un impact lourd sur la rentabilité de l'agriculture américaine.

Quel rapport cela a t-il avec l'intelligence économique ?

La conquête du marché mondial de l'alimentation par les Américains n'est pas une théorie du complot ou une légende, c'est une réalité bien orchestrée par un lobby. L'occupation du terrain est une clé essentielle dans la compétition économique. Les Américains n'attendent pas d'avoir un produit au point pour le mettre sur le marché s'ils ont la certitude qu'il va être lancé. Ils font tout pour en parler comme une innovation, pour diffuser son existence et sa connaissance et donc « intoxiquer » le marché. C'est ce qu'ils ont fait dans les années cinquante avec leur soja contre le lupin européen. La production de connaissances est un procédé ancien qui vise à amener le « client potentiel » à penser comme celui qui veut vendre ou occuper le maximum de parts de marché.

Vous parlez d'un « parasitage informationnel » qui permettrait de plomber le modèle européen ?

Ne voulant pas se remettre en cause et être pénalisé par sa mauvaise image, le modèle américain dominant n'a pas d'autre choix que de détériorer l'image du modèle concurrent, à savoir le nôtre. Il fait ressortir ailleurs des problèmes qui estompent ses propres lacunes. Cela ne se fait pas à visage découvert, mais par toute une série d'attaques indirectes, dispersées et masquées. C'est ce que j'appelle le parasitage informationnel : attaques multiples contre le lait, l'élevage, le vin, les OGM, les farines animales, le bien-être animal via des ONG qui peuvent être manipulées mais aussi batailles sur les normes (exemple de la viande aux hormones). Ceux qui veulent nuire jouent sur la peur de l'opinion, le danger électoral et le principe de précaution.

Quelle stratégie de réaction proposez-vous ?

Aucun État européen ne partira en guerre frontale contre le modèle américain. Ce serait ressenti comme une déclaration de guerre. Au plan juridique, l'espionnage et l'influence économiques sont difficiles à prouver et ont peu de chance d'être correctement appréhendés par la justice française. L'attaquant gagne presque à tous les coups. La marge de manoeuvre se situe plutôt au niveau des producteurs et des consommateurs, sur lesquels les Américains n'ont aucune emprise. Du moins pour l'instant. Les producteurs pourraient créer une « force de frappe agricole » pour mener une contre intelligence économique en occupant eux aussi le terrain informationnel. Être offensif en anticipant des attaques et sans le faire de front. Le slogan « Je veux manger sans être malade » n'est pas anodin. Il différencie le modèle européen et il interpelle les autres modèles du monde. Le principe de précaution peut être une arme absolue pour défendre notre modèle alimentaire.

* Christian Harbulot dirige l'École de guerre économique (EGE) qui existe depuis quatorze ans. Cet institut privé, unique en Europe, a formé un millier d'étudiants, dont 60 % sont des professionnels issus de cursus variés (écoles de commerce, ingénieurs, juristes…). L'EGE forme des analystes de situation, et non des bellicistes, utiles pour conquérir des parts de marchés. Elle a été créée dans un contexte de durcissement des rapports économiques entre les entreprises et entre les États.

Source Réussir Aviculture Janvier-Février 2011

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