Epandage des fumiers : Faire face aux nouvelles règles sur le phosphore

Armelle Puybasset

Pour atteindre l'équilibre de fertilisation en phosphore conformément aux nouvelles exigences réglementaires, les besoins en surface d'épandage des fumiers vont augmenter. La filière avicole et notamment l'espèce dinde sont particulièrement concernées.

Alors que jusqu'ici la problématique d'excédent des déjections était essentiellement basée
sur l'élément nitrate, la donne est en train de changer. Avec l'arrivée de nouvelles
exigences réglementaires — réglementation des installations classées, loi sur l'eau,
règlement européen IPPC…, projet du Sdage — c'est désormais le phosphore qui risque
d'être le facteur limitant à la production, tout du moins dans certaines zones de production
avicole. De récentes règles concernant la qualité de l'eau ont modifié l'équilibre de la
fertilisation en contrôlant, en plus de l'azote, l'apport de phosphore. C'est précisément
l'article 18 des arrêtés ministériels ICPE de février 2005, base des autorisations des
installations classées, qui introduit ce nouvel enjeu phosphore.
Il a été interprété fin 2006 par un courrier interministériel qui fixe le plafond des apports de
phosphore à 100 kg de P2O5 par hectare(1). Parallèlement, les références Corpen qui
déterminent les rejets des élevages et qui sont utilisées pour établir les plans d'épandages
ont été révisées en 2006. Elles sont appliquées depuis septembre 2007.








Par rapport à la précédente version de 1996, elles tiennent encore plus compte de la
diversité des productions avicoles, de l'impact des changements alimentaires ainsi que de
l'évolution des performances de croissance. Ces nouveaux calculs entraînent une
modification de la composition des fumiers qui est plus ou moins favorable selon les
espèces. Les rejets baissent en poulet et en pondeuse. En dinde, ils ont augmenté de près
de 11 % pour l'azote (N) en gramme par animal et de plus de 9 % pour le phosphore
(P2O5). L'augmentation est encore plus significative pour les dindes futures reproductrices.
En conséquence, pour un dossier d'autorisation d'un élevage de dindes standard de 2000
m2 produisant plus de 40 500 dindes par an, les quantités d'azote et de P2O5 passent
respectivement de 8315 kg et 8923 kg (selon les références de 1996) à 9 207 kg et 9248
kg avec les références 2006, c'est-à-dire + 10,7 % d'azote et + 3,6 % de phosphore.

Concrètement, si cette exploitation doit appliquer une fertilisation équilibrée par rapport aux
besoins des plantes, son plan d'épandage devra être calé sur le phosphore qui devient plus
limitant que l'azote. « Les besoins de surface d'épandage passent de 48,9 hectares (54,1
hectares avec les références 2006) à 92,5 hectares en se basant sur un apport de 100 kg
de P2O5 par hectare, » a calculé Claude Aubert, de l'Itavi. Soit une surface pratiquement
doublée !
La filière avicole, et la dinde particulièrement, se trouve donc face à un enjeu majeur. « Les
besoins de surface d'épandage vont ‘exploser' tandis que les terres mises à disposition par
les prêteurs de terrain vont réduire simultanément (concurrence des ateliers bovins). » Vis-
à-vis des autres espèces animales, la volaille est particulièrement concernée puisque le
rapport azote sur phosphore des déjections est le plus défavorable. Il est en moyenne de
0,9 pour la dinde contre 1,25 en porc et plus de 2 en bovin. En calant le plan d'épandage sur
le phosphore, l'apport de nitrate va être insuffisant pour répondre aux besoins des plantes
et devra être complété par des engrais minéraux azotés. Un comble lorsque l'on connaît
leur prix actuel !






Stockage au champ de fumier de dindes. Avec les nouvelles règles sur le phosphore, les besoins en surfaces d'épandage vont considérablement augmenter. (P. Le Douarin)

Stockage au champ de fumier de dindes. Avec les nouvelles règles sur le phosphore, les besoins en surfaces d'épandage vont considérablement augmenter. (P. Le Douarin)

 

Réduire le phosphore à la source

Pour autant des solutions existent afin de faire face à ce nouvel enjeu et certaines pistes de
réflexion doivent être poursuivies. Contrairement à l'azote, le phosphore ne peut pas être
transformé. Il y a donc deux alternatives : soit le réduire à la source en diminuant l'excrétion
soit en l'exportant via le compost (produit normalisé).
Depuis quelques années, l'introduction des phytases dans l'alimentation des volailles a déjà
permis d'améliorer considérablement l'assimilation du phosphore présent dans les matières
premières, de réduire les rejets (de l'ordre de 30 %) et de limiter l'apport de phosphore total.
Il reste encore, semble-t-il, des marges de progrès pour optimiser l'utilisation de ces
enzymes et améliorer l'efficience du phosphore végétal au niveau de l'animal (formulation au
plus près des besoins, utilisation étendue à d'autres productions telles que les
reproductrices ou l'espèce canard…) « L'objectif est de diminuer de 20 % les rejets par
rapport aux références Corpen de 2006. Nous nous en approchons déjà, souligne Claude
Aubert. Améliorer le rapport azote sur phosphore augmente l'intérêt d'utiliser le fumier
comme fertilisant et limite le recours à l'azote minéral dans le cas où le plan d'épandage est
calé sur le phosphore. »





On y parvient de deux façons, en réduisant les rejets de phosphore mais également en
augmentant la teneur en azote du fumier, c'est-à-dire en conservant le plus possible l'azote
excrété dans les litières et en limitant les pertes par volatilisation (sous forme d'ammoniac).
« En moyenne, 41 % de cet azote est perdu par volatilisation dans le bâtiment (30 %) et au
cours du stockage (15 % du reste). » L'amélioration des conditions d'ambiance (bonne
maîtrise de la ventilation) et l'optimisation de la gestion de la litière peuvent contribuer à
limiter ces pertes. L'utilisation d'agents biologiques dans la litière semble très prometteuse.
Des additifs tels que les produits le Bactériolit de Sobac ou Bactivor de GBP Environnement
sont déjà utilisés sur le terrain.

Compostage des déjections

L'exportation des déjections est une voie de sortie du phosphore essentielle, en particulier
pour la Bretagne. Le compostage peut se faire à l'échelle de l'exploitation ou en station
collective. Il présente plusieurs intérêts : le produit est hygiénisé, homogénéisé, réduit en
masse avec une diminution des odeurs. Avec l'augmentation du prix des engrais minéraux,
on observe un véritable regain d'intérêt pour les fertilisants organiques comme l'explique la
coopérative CAM 56. C'est une chance pour la filière avicole qui représente déjà 60 % des
volumes de produits organiques exportés de Bretagne. Pour Jean-Paul Hamon, de la
chambre d'agriculture des Côtes-d'Armor, l'avenir de la volaille bretonne dépend de sa
capacité à valoriser ses excédents. « Les débouchés ne manquent pas mais toute la
difficulté est de proposer un produit qui corresponde à la demande des utilisateurs
(céréaliers, viticulteurs, arboriculteurs…). Le marché doit être mieux organisé avec la
garantie d'un produit de qualité qui réponde également aux enjeux de sécurité sanitaire
(transport). »

Pour en savoir plus

Voir dossier de Réussir Aviculture de septembre 2008 intitulé « Faire face aux nouvelles règles
sur le phosphore ». (R. Aviculture n°139, p. 41).


(1) Certains cantons de Vendée appliquent déjà cette norme phosphore depuis plusieurs
années.

Source Réussir Aviculture Septembre 2008

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