L'antibiorésistance est un enjeu collectif

Pascal Le Douarin - Réussir Aviculture Juillet-Août 2012

L'antibiorésistance est un enjeu collectif
La lutte contre l'antibiorésistance passe par la remise en cause des habitudes des prescripteurs et des éleveurs, pour sortir de la logique antibiotique actuelle. © P. Le Douarin

Réduire fortement l’usage des antibiotiques, c’est ce que demandent les autorités aux vétérinaires et aux éleveurs pour lutter contre l’expansion inquiétante de l’antibiorésistance.

Les transferts de résistance

. L’antibiorésistance est un phénomène naturel d’adaptation des bactéries, qui préexistait avant la découverte des antibiotiques par l’homme.
. L’antibiothérapie accélère le processus en sélectionnant des souches porteuses des mécanismes de résistance.
. L’antibiorésistance est amplifiée par le transfert de gènes de résistance mobiles (via les plasmides) entre espèces bactériennes différentes, pathogènes ou non. Bruno Gonzalez-Zorn, chercheur espagnol, résume de manière imagée
l’impact du transfert : « C’est comme si un Français ayant « flirté » avec une Espagnole pouvait parler couramment espagnol dans la minute qui suit. »
. Le cumul des mécanismes de résistance décuple la capacité des bactéries
à résister simultanément à plusieurs antibiotiques.
. L’antibiorésistance circule des animaux à l’homme, et vice-versa, par le biais de contacts directs ou par des contaminations indirectes (absorption de produits alimentaires porteurs de germes résistants) accrus par le commerce mondialisé et les voyages internationaux.

D’ici 2017, la consommation d’antibiotiques dans les filières de production animales devra avoir baissé de 25 %, ont annoncé les pouvoirs publics le 18 novembre 2011. L’objectif est assez ambitieux. En médecine de ville, il aura fallu dix ans pour réduire de 16 % l’utilisation des antibiotiques, grâce à d’importantes campagnes de sensibilisation. L’enjeu est de taille. En Europe, chaque année 25 000 patients environ décèdent des suites d’échecs thérapeutiques liés à des bactéries résistantes aux antibiotiques. C’est vingt-cinq fois plus élevé que le nombre de décès dû au virus du Sida.
 Le phénomène d’antibiorésistance n’est pourtant pas récent. Comme le gaz carbonique produit par le moteur à explosion, l’antibiorésistance est une conséquence naturelle de l’utilisation des antibiotiques. Ce processus a toujours été observé dans les deux à quatre ans suivant la mise en marché des molécules (pénicilline, méticilline, ampicilline, céphalosporines, quinolones…). Depuis des millions d’années, les antibiotiques produits naturellement par les champignons, ont conduit certaines espèces bactériennes à développer des mécanismes de défense. L’usage massif des antibiotiques, en médecine humaine, s’est traduit par la sélection de bactéries « super-résistantes ». Dès les années 1950 aux États-unis, les antibiotiques ont aussi été utilisés massivement pour accroître les performances des animaux. Ces « facteurs de croissance » (AFC) étaient couramment distribués dans l’aliment à faible dose et ont induit des résistances dans la flore digestive naturelle (commensale).

« Chacun a une responsabilité à assumer et un rôle à tenir »

Dans le monde médical, la sonnette du risque d’impasse thérapeutique a été tirée dès les années 1970. Sans écho immédiat. Le problème est longtemps resté sous-estimé par la mise en marché permanente de nouvelles molécules antibiotiques. Désormais, les nouveau-tés sont rares. Aujourd’hui, même des molécules récentes (quinolones et céphalosporines de dernière génération) dites « critiques » deviennent inefficaces en médecine humaine, avec des impasses médicales pour les patients.

Afin de contrecarrer la généralisation de l’antibiorésistance en France, le monde médical et les autorités de tutelle se sont mobilisés à la fin des années 1980. Une série de mesures coercitives ont été prises pour lutter contre les maladies nosocomiales hospitalières et la surmédicalisation en médecine de ville : plan gouvernemental de lutte en 1994, loi sur la sécurité sanitaire en 1998, lutte dans les hôpitaux en 1999, deux plans antibiotiques en 2001-2005 et 2007-2010, le troisième plan depuis 2011. Avec le retour à une prescription raisonnée, l’hygiène est revenue au premier plan.

Il est vain de rechercher un présumé responsable de l’antibiorésistance

Le secteur animal a réagi plus tard, sous la pression. Dans les années 1990, l’usage des antibiotiques facteurs de croissance qui était une source d’antibiorésistance, a été remis en cause. En Europe, les quatre dernières molécules ont été interdites en 2006, mais ailleurs cette pratique perdure.
Devant l’enjeu crucial, le monde médical et le monde vétérinaire ne semblent plus vouloir se rejeter la responsabilité de l’augmentation des antibiorésistances. C’est ce qu’ont salué les intervenants des rencontres Rippa, organisées par le groupe vétérinaire Chêne Vert Conseil. Les mêmes bactéries, les mêmes antibiotiques et le même environnement biologique les rassemblent. « Le combat doit être commun », y a résumé Jean-Yves Madec, de l’Anses de Lyon.
C’est dans ce contexte qu’a été établi fin 2011 le premier plan antibiotique en médecine vétérinaire, assorti de quarante mesures détaillées plus loin. Il incombe à tous les partenaires de la santé animale de s’impliquer.

Il est urgent de changer les anciennes pratiques

Aux vétérinaires prescripteurs de respecter leur éthique professionnelle (soigner sans nuire l’intérêt collectif), d’agir au mieux des connaissances du moment et de résister aux pressions économiques. Une remise en cause des pratiques de l’antibiothérapie est en marche, comme l’expliquent Jacques Roberton et Jérôme Durand. Tout comme la recherche de solutions différentes, via la médecine dite « alternative » exposée par Thierry Mauvisseau et appliquée chez Anita Rousselot. Aux éleveurs d’arrêter de croire que l’antibiotique restera toujours le meilleur filet de sécurité. En utilisant un antibiotique, ils assurent leurs performances à court terme, mais ils les menacent à long terme.
Enfin, il revient aux organisations de production de sensibiliser les éleveurs, de mettre en place, avec les vétérinaires, des indicateurs de suivi des consommations, comme le fait Bellavol depuis peu.
Le plan national antibiotique est pour l’instant volontaire. Pour ne pas qu’il devienne contraignant, c’est aux filières de prouver les progrès qu’elles enregistrent, auprès des autorités, auprès de leurs clients et auprès du citoyen-consommateur. C’est à ce prix qu’elles pourront encore utiliser des médicaments efficaces.

L'antibiorésistance est un enjeu collectif

Pour en savoir plus

Voir dossier de Réussir Aviculture juillet-août 2012. R. Aviculture n°178 p. 12 à 21.

Sur le même sujet

Articles publiés par ce partenaire

Commentaires 0

Pour réagir à cet article, merci de vous identifier

Publicité

Articles les + lus

Lettre d'info

Derniers commentaires