Organiser le travail pour ne pas le subir

Pascal Le Douarin - Réussir Aviculture Novembre 2011

© P. Le Douarin
Autrefois seul, l’aviculteur a d’abord délégué les travaux saisonniers. L’augmentation des tailles d’élevage poussera au salariat permanent et placera le chef d’exploitation en position de responsable des ressources humaines.

Que ce soit dans un élevage spécialisé ou dans une exploitation mixte, l’organisation globale du travail mérite d’être examinée pour retrouver une marge de manœuvre, synonyme de souplesse et d’adaptabilité.

Pour en savoir plus

Voir dossier de Réussir Aviculture de novembre 2011. (R. Aviculture n° 171 p. 10 à 17.)

En élevage avicole, la question du travail est peu abordée, contrairement à d’autres productions animales. Le travail va toujours de soi, comme si l’éleveur l’exécutait sans y penser et sans rencontrer de difficulté, constate Sylvain Gallot, économiste à l’Itavi. Il n’est jamais évoqué comme un problème. D’où la quasi-absence d’études et de publications sur ce thème, ni même de demandes professionnelles. Sauf ponctuellement : problème de santé et de sécurité (intoxications au monoxyde de carbone), manque soudain de main-d’œuvre (développement du ramassage mécanisé). L’économiste avance plusieurs explications. À l’origine, l’atelier avicole était raisonné comme un atelier complémentaire de taille moyenne utilisant la main-d’œuvre excédentaire. C’est encore le modèle dominant en volailles de chair, alors que l’œuf de consommation a largement franchi le pas de la spécialisation.

Vision « tayloriste » du travail avicole

Par ailleurs, le travail avicole n’est pas ressenti comme « surchargé », à l’exception des productions à forte astreinte quotidienne (ramassage d’œufs, gavage matin et soir). Les taches quotidiennes sont connues, généralement sans imprévu, décalables si besoin (sauf cas cités ci-dessus). La conduite en lot permet aussi d’anticiper les pics saisonniers générateurs d’un besoin ponctuel de main-d’œuvre fournie à l’origine par le voisinage (entraide, bénévolat, famille). Réalisé en intérieur, le travail est plutôt perçu comme confortable, physiquement supportable en routine, standardisé avec des bâtiments similaires, le cycle des productions et des méthodes d’élevage encadrées.
L’observation et l’optimisation du travail avicole ont donc été abordées sous leur dimension temporelle, en visant à découper le travail en taches, en recherchant des durées optimales d’exécution et des moyens de les réduire. De telles évaluations ont été réalisées par l’Itavi et les chambres d’agriculture, en 2001 en élevage de volaille de chair et en 2004 en volailles reproductrices. Leurs limites tiennent dans leur conclusion : les durées des taches sont fortement variables (du simple au double) et dépendent majoritairement de l’éleveur, avant le type de bâtiment et d’équipements. En d’autres termes, avec des ateliers similaires, deux éleveurs passent des temps différents, en fonction de critères personnels multiples : attrait personnel, motivation, disponibilité générale en temps...

Conditions de vie au travail

Cette analyse était donc incomplète. L’amélioration des conditions de travail doit tenir compte de changements : une population avicole qui vieillit et qui souhaite une moindre pénibilité physique ; des filières qui recherchent de la compétitivité donc de la productivité via l’augmentation des tailles d’ateliers ; une charge mentale qui augmente dans un contexte économique fluctuant ; une moindre attractivité du métier. Plus largement, la problématique émergente est celle des « conditions de vie au travail » plutôt celle que des « conditions de travail ». Le chef d’exploitation ne veut plus passer sa vie à la ferme, d’autant plus si son conjoint ne travaille pas avec lui.
De plus, les agriculteurs-aviculteurs sont amenés à faire des choix d’agrandissement ou d’arrêt d’atelier, de spécialisation ou du maintien de la diversité. Pour toutes ces raisons, l’organisation du travail est à penser différemment. L’agriculteur veut-il et peut-il tout faire ? Quelles taches déléguer ? À qui confier ce travail ? Mis au pied du mur suite à des évolutions diverses, des éleveurs trouvent des solutions. Trois exploitations avicoles ont bien voulu nous apporter leur témoignage et présenter la manière dont elles ont réussi à trouver une organisation cohérente à leurs yeux. Dans les mêmes conditions, d’autres personnes auraient sans doute fait des choix différents.

Vision globale de l’exploitation

Il n’existe pas en effet un modèle standardisé d’organisation. C’est ce que montre un travail réalisé par plusieurs instituts techniques. Celui-ci a porté sur l’analyse de l’organisation globale du travail dans 640 exploitations de sept filières d’élevages. À titre expérimental, 24 exploitations avicoles diverses, mixtes ou spécialisées, ont fait l’objet de cette enquête.
Ce Bilan travail analyse la répartition annuelle des temps de travaux sur les différents ateliers, en fonction de critères liés à la nature des travaux et à celle de la main-d’œuvre. On distingue le « travail d’astreinte », quotidien et non différable, comme le soin aux animaux (alimentation, surveillance…) quantifié en heures par jour. S’ajoute le « travail de saison », exprimé en jours, qui concerne des taches plus ponctuelles (enlèvement, nettoyage, intervention, mise en place…).
Le critère main-d’œuvre différencie la « cellule de base », qui organise le travail de l’exploitation (agriculteur, couple, associés…), de la main-d’œuvre « hors base » (bénévolat, entraide, salariat, entreprises prestataires). Ces deux critères sont combinés activité par activité. La méthode permet de chiffrer un « temps disponible calculé » qui correspond aux nombres d’heures restantes, en dehors des journées de saison, des heures d’astreintes et des dimanches (considérés comme privés). Ce temps n’est pas un temps de loisir. Il permet de faire face aux imprévus et de réaliser les taches non comptabilisées (entretien matériel, bâtiment, comptabilité, administration). Il traduit la capacité d’adaptation de l’exploitation aux imprévus de toutes sortes.

1000 heures de temps disponible

Plusieurs tendances ressortent de l’analyse de l’échantillon avicole. La cellule de base est majoritairement constituée d’une personne (1,3 en moyenne). La durée moyenne d’astreinte avicole s’élève à 1 478 heures par unité de cellule de base. Elle est au moins deux fois plus élevée en pondeuses qu’en volailles de chair (2 500 h contre 963) et dans les deux cas réalisée à 90 % par la cellule de base. Jamais par l’entreprise ou l’entraide. Les élevages spécialisés ont plus d’astreinte que les élevages mixtes. La relation entre temps d’astreinte et capacité d’élevage semble proportionnelle, ce qui signifierait que la taille n’apporte pas un avantage.
Quant au travail saisonnier, il atteint en moyenne 149 jours par cellule de base, variant entre 50 jours et 339 jours. Celle-ci en délègue une forte proportion (45 % en moyenne), et plus si l’atelier est spécialisé (69 % en pondeuses). Le recours à la main-d’œuvre salariée est fréquent, et celui aux entreprises est systématique, avec une combinaison des types de main-d’œuvre dans 80 % des cas.
Selon le bilan tiré sur les 640 exploitations, 1 000 heures de temps disponible calculé par unité de cellule de base sont nécessaires pour faire face aux aléas et aux travaux non comptabilisés, c’est-à-dire 3 heures par jour en moyenne. En aviculture, ce temps disponible s’élève à 988 heures par an, avec des extrêmes de 150 heures et 1 800 heures. Les élevages de pondeuses possèdent moins de marges de manœuvre qu’en volailles de chair (830 heures contre 1 057 heures).
Dans un contexte économique tendu qui pousse à rechercher du revenu en réduisant ses charges, notamment de main-d’œuvre, cette méthode d’analyse révèle qu’en matière d’élevage, il est impératif « d’en garder sous le pied ». Faute de quoi, les conditions de vie au travail peuvent rapidement se dégrader avec des imprévus. Avec l’impression de ne plus savoir maîtriser son activité, d’être débordé, inefficace et finalement se sentir démotivé et dépossédé de son travail. Ce qui est la pire des situations pour un travailleur, surtout si c'est lui le patron.

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