L’élevage, j’y crois encore

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L’élevage,  j’y crois encore

Salarié de la ferme familiale, Édouard Brunet compte s’installer avec son père Régis. Malgré la crise de l’élevage et les lourdes contraintes naturelles et environnementales rencontrées en Baie de Somme.

L’élevage,  j’y crois encore

Se diversifier pour mieux traverser les crises ?

« Plus de productions, c’est aussi plus de soucis », souffle Édouard Brunet, éleveur à Cayeux-sur-Mer, en Baie de Somme. Avec son père Régis, ils mènent de front quatre productions animales : deux ateliers d’engraissement (porcs et taurillons), un troupeau de vaches laitières et un autre de bovins allaitants. Autant de productions dont les prix sont en berne : 1,11 €/kg pour les porcs (cours du Marché du porc breton au 3 mars 2016), 290 € les 1 000 l pour le lait (février 2016).

« Niveau trésorerie, c’est plus que tendu », lâche l’agriculteur de 24 ans. Avant la crise de l’élevage, la famille Brunet avait déjà connu trois années de vaches maigres. En octobre 2012, après ses études, Édouard revient sur la ferme familiale, à 3 km de la Manche. La proximité de la mer n’est pas un atout pour les éleveurs. 60 % de leurs terres se situent dans les Bas-Champs, des anciens polders très argileux – les 40 % restantes sont sableuses, « grillées au moindre coup de sec ». Après une année très pluvieuse, les agriculteurs récoltent leur maïs « dans des conditions catastrophiques ». « Nous avons matraqué nos sols », raconte Édouard. De 2012 à 2014, leurs rendements en blé atteignent péniblement les 30 qx/ha (pour un potentiel déjà modeste de 70 qx/ha). Or, l’ensemble de leurs cultures est destiné à nourrir leurs animaux.

Bas-Champs, hautes contraintes

Exploiter dans les Bas-Champs, c’est aussi faire face à de nombreuses contraintes environnementales. Ces terres sont drainées par des canaux à ciel ouvert. La famille Brunet paie un impôt (40 à 50 €/ha) destiné à financer leur entretien. Chaque cours d’eau est entouré de Zones non traitées (ZNT) de 5 m de large, soit « 2,4 ha à entretenir sans aucune production », grince Régis. S’y ajoute une bande de 35 m où les éleveurs n’ont pas le droit d’épandre des effluents animaux, remplacés par des engrais de synthèse. Régis est fier d’entretenir, par son travail, le pourtour de la baie de Somme, « l’une des plus belles du monde ». Mais qui dit site exceptionnel dit protection de l’environnement, via différents zonages : Znieff (faune et flore), Zico (oiseaux), Grand site, loi littoral, zones humides, etc. L’exploitation se situe aussi en zone vulnérable (directive Nitrates) et est affectée par le plan de prévention des risques d’inondation-submersion. « Nos futures constructions devront être rehaussées de deux mètres, explique Édouard. Mais la réglementation des zones humides nous interdit de créer des buttes ! » Cerise sur le gâteau, le parcellaire de la famille Brunet est très morcelé, ce qui engendre des surcoûts de mécanisation.

En 2014, Édouard et son père avaient commencé à « remonter la pente ». À 4,1 €/kg en moyenne, le prix de la viande bovine était plus élevé qu’aujourd’hui. Et les éleveurs avaient trouvé un aliment bon marché pour leurs taurillons, 1 150 t de pommes de terre, achetées directement à un producteur. Une embellie de courte durée, stoppée par la chute des cours en 2015.

Achats optimisés et maternité collective

Édouard et Régis ont déjà largement réduit leurs coûts de production. Ils achètent du matériel d’occasion et le font durer le plus longtemps possible – leurs tracteurs affichent la moyenne d’âge vénérable de 20 ans. Leurs achats sont optimisés au maximum : marché à terme pour le soja et le colza, utilisation de coproduits d’usines agroalimentaires, intrants achetés en Belgique (pas de TVA à avancer). Pour l’atelier porcin, Régis a sécurisé son approvisionnement en porcelets en prenant des parts dans une maternité collective. Et surtout, il vend un tiers de sa production (500 porcs) directement à des charcutiers locaux. Un choix qui assure un prix rémunérateur, à condition de s’adapter à la demande en fournissant des cochons entre 85 et 110 kg.

Les éleveurs ne voient guère d’autres leviers. Les aides d’urgence ? « Pas assez endettés pour en bénéficier. » Les charges sociales ? « En 2015, nous avons économisé 3 400 € de MSA, raconte Régis. C’est l’équivalent de 2,2 centimes par kg de porc vendu. Mais c’est 20 centimes que nous avons perdus ! » Dernière marge de manœuvre : s’endetter auprès de leur coopérative d’appro’, car « les banques ne veulent pas financer de dettes ». Avec à la clé des agios qui peuvent dépasser 9 %. Malgré tout, Édouard y « croit encore ». Salarié de l’exploitation paternelle, il compte s’installer et devenir associé. Son projet ? Reprendre la ferme d’un voisin, soit environ 60 ha de terres et 35 vaches laitières. Passionné par l’élevage et secrétaire général de JA 80, il ne manque pas de projets : passer au semis direct sous couvert et, à terme, créer une unité de méthanisation pour rendre sa ferme autonome. Son petit frère, encore en BTS, nourrit le même rêve. Prévue en septembre 2015, l’installation d’Édouard a été décalée d’un an pour laisser au cédant le temps d’« assainir sa situation ». Malgré un montant de reprise modique et un business plan prudent, les banques refusent de financer le projet. « J’ose espérer que ça ne va pas continuer comme ça. Sinon, il n’y aura plus de paysans d’ici quelques années. » ◆

Source : JA mag - Par Yannick Groult et Carole de Boyer d’Eguilles - n°725 avril 2016

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