Une souplesse très “carrée”

Anne-Sophie Blondel, responsable service employeurs

Une souplesse très “carrée”

Près de Brest, chez Philippe Brothier, les Cerises et les Rubis sont soignées, cueillies et conditionnées à la main. Elles sont gourmandes en main-d’oeuvre, les petites tomates ! Le jeune maraîcher développe des trésors d’organisation pour conjuguer dans ses 2 entreprises, compétence et saisonnalité.

Carte d’identité

• Activité : maraîchage sous serres (tomates : grappe, cerise, rubis…).
• Parcours : installation en 2008 (à Guipavas près de Brest), reprise d’une exploitation de production de tomates sous serres. Fin 2011, reprise d’une 2ème exploitation (à Gouesnou).
• 4,6 ha de serres réparties sur deux exploitations à Guipavas (entreprise individuelle) et à Gouesnou (EARL de Kergontes).
• Main-d’oeuvre : 2 groupements d’employeurs avec 33 salariés ETP ; 60 000 heures de travail.

Pourquoi la gestion de la maind’oeuvre représente-t-elle un enjeu majeur dans votre métier ?

Philippe Brothier : La productivité du travail joue fortement sur notre rentabilité. Quelques repères vous suffiront pour comprendre. Cultiver 4,6 hectares de serres, cela représente 60 000 heures de travail annuelles. J’ai besoin de 33 salariés équivalents temps plein sur l’année. Les charges de personnel se chiffrent à 20 % du coût de production d’un kilo de tomates. Je dois optimiser ce poste de charges en respectant la réglementation, sans oublier la dimension “management”, pour que chacun sache ce qu’il a à faire, et le fasse bien !

Quelles sont vos principales problématiques ?

Notre activité est saisonnière et nécessite des compétences spécifiques qui s’apprennent par la pratique. Nous avons plusieurs types de besoins. Il nous faut un noyau de salariés permanents qualifiés, notamment pour l’encadrement et les travaux qui nécessitent des ouvriers qualifiés, comme le conditionnement ou la taille. Il faut 3-4 ans pour former un bon tailleur. Il nous faut aussi des ouvriers saisonniers pour la récolte ou l’effeuillage. Ce sont des tâches qui s’apprennent en deux semaines. Mais il faut quand même plusieurs mois pour arriver efficacement à cueillir, tenir compte du nombre de fruits par plante, gérer sa hauteur, remettre le goutteur,… tout en étant dans la cadence. L’efficacité vient avec l’expérience. C’est pourquoi notre objectif est de donner envie aux saisonniers de revenir chaque année.

Vous avez besoin de compétences spécifiques tout en ayant de la souplesse. Quels outils de flexibilité utilisez-vous ?

Globalement, mon organisation repose sur un mix de plusieurs dispositifs proposés par le droit du travail : l’annualisation, les heures supplémentaires, le contrat intermittent, les groupements d’employeurs, l’intérim, les saisonniers. Là où ça se complique, c’est que chaque entreprise a sa propre organisation du travail ; j’ai gardé un historique lors de la reprise, je n’ai pas voulu tout révolutionner. À Guipavas, l’organisation est basée sur le système classique des 35 heures par semaine ; en période “haute”, les heures supplémentaires sont rémunérées. À Gouesnou, le temps de travail est annualisé, avec des périodes à 32 h et d’autres à 38 h.

Pour avoir un socle de permanents, comment faites-vous ?

Certains sont embauchés par les exploitations maraîchères, d’autres par les groupements d’employeurs. Il y a des contrats “classiques”, et des contrats intermittents. C’est un type de contrat qui convient bien à notre métier. Il permet de fidéliser des salariés permanents tout en modulant les périodes de travail. On leur garantit un travail sur l’année, ils sont mensualisés. Les 800 heures annuelles sont définies à l’avance, réparties selon les 4 grandes périodes de notre année culturale : 20 % à la préparation des cultures, 30 % à la plantation, 30 % à la récolte, 20 % pendant le vide sanitaire.

Pour vous, fidéliser, c’est gagner en efficacité. Comment faites-vous ?

Il n’y a pas que le salaire. Les salariés ont des avantages : Mutuelle de Groupe, contrat d’intéressement avec PEE, Perco. Et de bonnes conditions de travail.

Chacune de vos exploitations est membre d’un groupement d’employeurs. Quel est l’intérêt pour vous ?

Le groupement d’employeurs met bien sûr de la souplesse dans l’organisation du travail selon les besoins des entreprises membres. Et il nous permet de bénéficier de l’allégement de charges patronales lié au statut occasionnel.

Comment faites-vous pour recruter vos saisonniers ? Pour les fidéliser ?

Les recruter est un vrai casse-tête, les garder aussi. Pourtant, nous avons des atouts : nous sommes proches de Brest, le bus est à 500 m. Un travail à l’abri, des horaires fixes, pas de travail le week-end. Le marché du travail fait que j’emploie une majorité d’étrangers, d’une dizaine de nationalités différentes. Beaucoup ne parlent pas bien français. C’est forcément plus compliqué à gérer. J’ai beau faire, la rotation est importante : 45 contrats pour 15 postes… La rupture sans délai de prévenance est fréquente. Parfois même par SMS ! Du coup, je recrute plus de personnes qu’il n’en faut, pour prévoir les absences. Et en cas de besoin subit, je fais appel à l’intérim.

Utilisez-vous des contrats “aidés” ?

Oui, c’est une solution parmi d’autres pour trouver des salariés et les garder. Le Pôle Emploi nous conseille bien en la matière. J’ai pris plusieurs personnes en CUI-CIE* : après un an de formation de professionnalisation, si ça colle, je les embauche ensuite en CDI.

Quelle méthode utilisez-vous pour gérer ce “mix social” ?

J’essaie d’être “carré”. Comme je jongle entre deux sites, deux bureaux, il me faut du simple et rapide. J’utilise beaucoup de fichiers sur tableur, que ce soit pour gérer les durées de contrats, gérer le nombre de jours de travail, calculer les coûts horaires de chaque salarié, suivre la productivité… J’utilise aussi des logiciels d’enregistrement des temps de travaux pour la tenue des plannings hebdomadaires et leur suivi. Et enfin, n’oublions pas les outils de management. Je me sers aussi de l’appui des formations pour améliorer mon fonctionnement relationnel. Sur chaque site, je tiens à jour un classeur des salariés présents au jour le jour, sous forme de fiche de couleur par salarié, les CDI en rose, les saisonniers en bleu, comportant les infos essentielles : numéro de Sécurité Sociale, date de fin de contrat. En un seuil coup d’oeil, je sais qui est là.

Vous maîtrisez bien votre schéma et tout le contexte réglementaire. Comment faites-vous ?

Effectivement, il faut bien maîtriser les schémas qu’on met en place. Et suivre l’évolution des textes. Tous les moyens sont bons, documentation, conseils des juristes. Ce qui m’aide beaucoup, c’est que je suis juriste de formation. Les salariés sont bien au courant de leurs droits, et n’hésitent pas à se renseigner auprès de l’inspection du travail. En tant qu’employeur, nous devons aussi être très au courant pour pouvoir anticiper, négocier, argumenter.

r2

Sur le même sujet

Articles publiés par ce partenaire

Commentaires 0

Pour réagir à cet article, merci de vous identifier

Publicité

Articles les + lus

Lettre d'info

Derniers commentaires