Bertrand Hervieu (1) : Le déficit céréalier en zone méditerranéenne va s'aggraver »

Propos recueillis par Nicole Ouvrard

Bertrand Hervieu (1) : Le déficit céréalier en zone méditerranéenne va s'aggraver »

Les pays du pourtour méditerranéen sont très dépendants des importations de céréales. La hausse des prix engendre des tensions sociales. L'Union européenne doit y répondre. Analyse de Bertrand Hervieu, secrétaire général du Ciheam, Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes.

Quelle est la problématique céréalière sur le pourtour méditerranéen ?

Les céréales représentent la calorie la plus consommée en Méditerranée. En raison à la fois d'une explosion démographique et de changements rapides dans les habitudes alimentaires, la demande en céréales a augmenté de 150 % sur l'ensemble du bassin méditerranéen en 40 ans. Sur la même période, la production céréalière a doublé, essentiellement grâce à la France, mais c'est loin de satisfaire les besoins. Conclusion : à l'exception de la France, tous les pays méditerranéens sont importateurs nets de céréales, les importations ayant quadruplé en 40 ans (10 à 46 millions de tonnes). Bien que l'Union européenne reste le premier fournisseur de céréales, les autres grands exportateurs prennent une place prépondérante. Nous prévoyons une aggravation du déficit céréalier dans la zone méditerranéenne à l'horizon 2015. Cette situation structurelle nous inquiète car elle est source de tensions.

Quelle est la conséquence de la hausse des prix des céréales pour ces pays ?

De nombreux mouvements ont eu lieu l'automne dernier à cause de la hausse du prix du pain, notamment dans les pays de la rive Sud, mais ils n'ont pas été beaucoup médiatisés en Europe. N'oublions pas non plus la colère des Italiens face à l'augmentation du prix des pâtes, confirmant ici que la problématique céréalière concerne l'ensemble de la région méditerranéenne. Dans plusieurs États du Sud, les gouvernements ont dû réinjecter des crédits et des subventions pour calmer l'envolée des prix du pain, que ce soit en Tunisie, en Algérie ou en Égypte. De plus, la hausse des prix mondiaux ne se répercute pas forcément sur les prix des céréales locales. En effet, les agriculteurs locaux n'ont pas accès au marché engendré par le développement d'une classe moyenne urbaine littoralisée qui s'approvisionne dans les grandes surfaces en produits majoritairement issus du marché mondial.

Comment agir pour améliorer la situation ?

La sécurité de l'approvisionnement alimentaire dans les pays méditerranéens a des répercussions géopolitiques lourdes en Europe et dans le monde. Nous voulons sensibiliser les gouvernements à construire des marchés intérieurs nationaux, de sorte que les paysans locaux soient pris en compte. Par ailleurs, nous plaidons pour que l'agriculture et l'alimentation soient positionnées au coeur de la coopération euro-méditerranéenne, à l'heure où l'on s'interroge sur les solidarités à construire, dans cette région, qui toucheraient le quotidien des populations.

Le projet d'union pour la Méditerranée avancé par N. Sarkozy peut-il répondre à cet enjeu céréalier ?

C'est possible, car l'objectif du projet est de cibler une dizaine de projets concrets, dont l'alimentation peut évidemment faire partie. Les gouvernements méditerranéens ont plutôt bien accueilli la proposition de l'union pour la Méditerranée, mais attendent de voir quel en sera le contenu et quelle valeur ajoutée ce projet est à même de provoquer. Pour ce faire, la France doit assurément trouver des alliés et l'appel de Rome du 20 décembre 2007, avec Romano Prodi, Jose Luis Zapatero et Nicolas Sarkozy, constitue un moment fort de ce processus.
Pour des questions de sécurité de l'approvisionnement, nous préconisons en premier lieu d'établir avec les pays méditerranéens des normes communes sur les produits alimentaires, ce qui ne devrait pas être plus compliqué qu'avec les Peco ! Puis, l'Europe doit construire des coopérations pour la mise en oeuvre de politiques de développement rural. Il faut organiser entre l'Europe et les pays méditerranéens un grand marché, dans le cadre de l'OMC. Enfin, dans les discussions sur l'évolution de la PAC, l'Union européenne doit se fixer comme objectif à quinze ans la sécurité alimentaire du pourtour méditerranéen.

(1) Bertrand Hervieu est secrétaire général du Ciheam, Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes. Ancien président de l'Inra, il est sociologue, spécialiste des politiques publiques agricoles.

Source Réussir Céréales Grandes Cultures Février 2008

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