Bertrand Hervieu, secrétaire général du Ciheam(1) : Inventons une coopération céréalière euro-méditerranéenne »

Propos recueillis par Gabriel Omnès

Les pays du Sud de la Méditerranée ne pourront pas se passer des importations de céréales dans les trente prochaines années. Exportations européennes et relance de l'agriculture locale ne sont donc pas incompatibles.

La lutte contre l'insécurité alimentaire passe-t-elle par l'arrêt des importations de céréales ?

Clairement, les pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée ne sont pas en capacité de conquérir leur autosuffisance céréalière dans les deux ou trois décennies qui viennent. Ce n'est pas possible pour plusieurs raisons : d'abord parce que la part des céréales dans la ration alimentaire quotidienne de ces pays augmente, en même temps que la population continue à croître. À cela s'ajoute des contraintes environnementales de plus en plus fortes, notamment liées au réchauffement climatique et à la ressource en eau. Il existe aussi des contraintes techniques, de savoir-faire et d'organisation des filières. Je pense que l'enjeu n'est donc pas d'atteindre une autosuffisance céréalière, mais une sécurité des approvisionnements.

Bertrand Hervieu est sociologue. Il a été président de l'Institut national de la recherche agronomique de 1999 à 2003 et a publié de nombreux ouvrages sur l'agriculture. (G. Omnès)

Bertrand Hervieu est sociologue. Il a été président de l'Institut national de la recherche agronomique de 1999 à 2003 et a publié de nombreux ouvrages sur l'agriculture. (G. Omnès)

Qu'est-ce que cela implique ?

Ces pays méditerranéens s'approvisionnent à 70 % sur le marché international. Lorsqu'il y a des tensions et de la spéculation sur le marché mondial, les conséquences sur les prix alimentaires sont donc immédiates, avec de graves problèmes de stabilité sociale. Cela pose une question à l'Union européenne et à la France : n'y a-t-il pas un espace à construire entre l'Europe et les pays méditerranéens pour sécuriser les approvisionnements de ces derniers, en s'affranchissant un peu des mouvements erratiques des cours ? Pour le bassin méditerranéen, cela permettrait d'éloigner les risques d'émeutes de la faim, tout en assurant à ses agriculteurs une visibilité dans le développement de leur production, alors qu'aujourd'hui ils sont toujours perdants, que les cours montent ou descendent. Pour l'Europe, c'est un moyen de préserver un débouché de proximité face à une concurrence qui s'élargit, notamment avec les ambitions affichées par les pays riverains de la mer Noire.

L'export européen n'est donc pas incompatible avec le développement agricole méditerranéen ?

Il est vrai que lorsque des céréales arrivent à prix cassé, c'est extrêmement décourageant pour certains de ces pays d'investir dans leur agriculture. Il faut trouver une voie entre une autonomie céréalière impossible et une libéralisation radicale du marché des céréales dont on sait qu'elle est porteuse de spéculation et de troubles sociaux. Ce qui n'est pas possible, c'est de renoncer à relancer l'agriculture dans le bassin méditerranéen. Il est donc nécessaire d'articuler des politiques d'importation et de développement. On est peut-être à la veille d'inventer de nouvelles politiques de coopération régionale autour de la sécurité alimentaire.

Quelles instances s'y prêteraient ?

C'est une question à débattre dans le cadre de la dynamique de l'Union pour la Méditerranée. D'autre part, ne peut-on pas intégrer d'avantage dans la réflexion sur la coopération euro-méditerranéenne ce que représente le deuxième pilier de la PAC en termes d'infrastructures, de développement rural, de structuration des filières ? Ce n'est pas l'intérêt de l'Europe de voir ces agricultures abandonnées. La menace n'est pas dans le développement des agricultures de ces pays, compte tenu de la demande, mais dans l'agressivité des politiques d'exportation du Canada, de l'Australie, de l'Argentine et des États-Unis, auxquels viennent se joindre le Brésil et les grandes plaines de la mer Noire. Ce n'est pas le réveil de la Mitidja, en Algérie, qui est une menace pour la Beauce, c'est la Volga, l'Ukraine et le Mato Grosso. On se trompe de cible alors que l'on pourrait faire alliance.

(1) Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes.

Source Réussir Grandes Cultures Mars 2009

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