Campagne blé dur atypique : La semoulerie prise dans la tenaille des prix

Emmanuel Baratte

Les industriels ont répercuté difficilement la hausse des cours du blé dur sur le prix des pâtes dans une campagne inédite où ils ont peiné à assurer leurs couvertures.

« Notre secteur s'attendait à des tensions mais pas à un tel cataclysme. » L'onde de choc encaissée par l'industrie de la semoulerie et des pâtes se propage encore et laissera des traces. « Depuis longtemps, notre filière entretient une culture contractuelle entre la production et l'aval. La volatilité des prix ferait presque oublier les contraintes sanitaires, la traçabilité, le DON, le travail sur les variétés et les attentes du consommateur. Trente années de partenariat semblent balayées », déplore Christine Petit, secrétaire générale du Comité français de la semoulerie industrielle (CFSI) et du syndicat des industriels fabricants de pâtes alimentaires de France (Sifpaf).

Chargement d'un camion de blé dur pour la fabrication de pâtes. (N. Ouvrard)

Chargement d'un camion de blé dur pour la fabrication de pâtes. (N. Ouvrard)

Peu d'acteurs sur le marché

Dès son démarrage, la campagne « n'a pas fonctionné comme d'habitude » dans un marché de plus en plus tendu où « il a été difficile de trouver de la marchandise », soulignaient des industriels présents à Labège lors du colloque blé dur, organisé par Arvalis. Une situation très inconfortable pour des entreprises qui achètent sur un segment un peu à part du marché des céréales comptant peu d'acteurs. Le blé dur ne représente que 33 millions de tonnes sur les quelque 600 millions de tonnes de blé produits dans le monde. Au coeur de la principale zone de consommation, l'Union européenne est devenue régulièrement déficitaire, renforçant la dépendance du pourtour méditerranéen aux approvisionnements nord-américains. Si la France est excédentaire avec une production de 2 millions de tonnes, ses volumes sont disputés sur un marché communautaire et méditerranéen largement ouverts.
Les sept semouleries installées sur le territoire se disputent les parts d'un marché français de la pâte sèche depuis longtemps à maturité. « Le secteur est pris en tenaille entre le prix du blé aspiré dans une spirale haussière et la difficulté de passer des hausses de tarifs aux distributeurs dans un contexte médiatique focalisé sur le pouvoir d'achat », poursuit Christine Petit.

Trésoreries mises à mal

La crise n'est pas simplement économique ; elle est aussi financière. Les délais de paiement de la grande distribution se font sévèrement sentir sur les trésoreries. « Les semouliers paient le blé dur comptant à 30 jours, financent leurs stocks de couverture environ 30 jours et leur poste client 80 jours de plus. » Un décalage de trois à quatre mois qui, avec le triplement de la matière première, a pris des proportions inédites en termes de besoin en fonds de roulement.
Le blé dur n'est pas anecdotique dans le prix des pâtes. « En moyenne, il intervient pour 85 % dans celui de la semoule et celle-ci représente 50 % du prix de revient industriel des pâtes », détaille Christine Petit. Rogner les marges industrielles ne suffit pas pour empêcher la hausse des prix dans les linéaires. Une réalité que certains distributeurs ont dû admettre en novembre, suite à des ruptures de stocks sur leurs propres marques. Très disputé, le marché français se caractérise par des importations de pâtes qui représentent près de la moitié de la consommation. Il s'agit pour l'essentiel de marques distributeurs, fabriquées par des industriels italiens. Ces derniers ont préféré interrompre leurs livraisons plutôt que de travailler à perte.

Les pâtes sont un produit d'appel emblématique. Cependant, « il faut relativiser l'impact de l'augmentation des prix pour le consommateur, considère Christine Petit. En se basant sur une consommation de 11 kilos par famille et par an, une hausse de 15 % se traduit par un surcoût de 20 centimes d'euros par mois. C'est un produit peu cher qui le restera. »

Nouvelle contractualisation ?

À mi-campagne, l'inquiétude n'est pas dissipée. « Allons-nous revivre l'an prochain ce scénario de totale absence de visibilité du marché mondial, de spéculation et de rétention de marchandise ? », interpellaient-ils à Labège par la voix de leur secrétaire générale. Les statistiques d'emblavements en Italie et en Espagne donnent les signes d'un redressement de la production européenne. Mais ils baissent en France. La volatilité des prix des céréales devient un aléas durable pour les acheteurs comme pour les vendeurs. « Nous devons nous organiser sur la base d'un nouveau mode de contractualisation. L'industrie française reste, avec ses 700 000 tonnes de blé dur triturés par an, le partenaire commercial privilégié de la production française », lancent-ils aux producteurs. « Nous ne sommes pas insensibles à la situation des industriels. Dans l'euphorie des prix, n'oublions pas que nous avons besoin d'outils de transformation debout autour de nos bassins de production, répond Jean-François Gleizes, président de la Commission blé dur de l'AGPB, mais la hausse de la matière première doit aussi se répercuter sur le panier de la ménagère » ajoute-t-il.

Source Réussir Céréales Grandes Cultures Mars 2008

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