Congrès de la CGB : La betterave européenne veut défier le Brésil

Gabriel Omnès

Lors du congrès de la CGB, les planteurs français ont affiché leur ambition d'être durablement concurrentiels sur le marché mondial d'ici dix ans. En attendant, ils appellent au maintien du régime des quotas et du prix minimum.

La meilleure défense, c'est l'attaque, affirme un dicton. La Confédération générale des planteurs de betteraves pencherait plutôt pour « la meilleure attaque, c'est la défense ». On pourrait résumer ainsi la stratégie affichée par le syndicat betteravier lors de son congrès annuel, le 7 décembre à Paris. L'attaque, c'est celle que la filière européenne du sucre entend mener d'ici dix ans sur le marché mondial. Mais en attendant d'être durablement compétitifs et fin prêts pour le grand bain, les producteurs entendent conserver jusqu'en 2020 leur meilleure défense, c'est-à-dire le régime de quotas et de prix garantis.

Le sucre du Vieux continent compétitif face aux poids lourds internationaux ? « Je suis dans le secteur depuis quinze ans, et je n'aurais jamais cru cela possible », confiait Alain Jeanroy, directeur général de la CGB, quelques jours avant le congrès. Aujourd'hui, imaginer se battre à armes égales avec le Brésil n'est plus de la betterave-fiction. En dix ans, le géant fournissant la moitié des besoins en sucre de la planète a vu ses coûts de production doubler. De 5 cents par livre (ct/lb) dans les années 90, ils sont passés à 7 ct/lb entre 2000 et 2005, pour approcher 14 ct/lb depuis 2006, soit environ 300 euros la tonne. La compétitivité du Brésil est altérée par des frais logistiques croissants, conséquence de l'installation de nouvelles usines de plus en plus loin des ports. Le coût de la main-d'oeuvre augmente lui aussi à mesure que les exigences sociales progressent. Enfin, l'appréciation de la monnaie nationale, le real, et le durcissement de la compétition entre le sucre et l'éthanol, parachèvent le tableau inflationniste.
Côté européen, le phénomène est inverse. La quête de compétitivité a porté ses fruits et les coûts de production avoisineraient désormais 20 ct/lb. Les réforme du règlement sucre de 2006 et de 2008 ont contribué à cette évolution, comme l'ont souligné plusieurs représentants de la filière pendant le congrès.
Ce que n'a pas manqué de relever avec gourmandise Lars Hoelgaard, directeur général adjoint à la direction Agriculture de la Commission européenne. « C'est une habitude bien française que de critiquer les réformes avant, puis de les défendre ensuite. Il faudrait être un peu plus constructif », a glissé le haut fonctionnaire.

Alors que les betteraviers européens ont gagné en compétitivité, le coût de production du sucre brésilien a triplé en dix ans. (S. Leitenberger)

Alors que les betteraviers européens ont gagné en compétitivité, le coût de production du sucre brésilien a triplé en dix ans. (S. Leitenberger)

 

Bilan mondial déficitaire

Les inquiétudes exprimées par les planteurs avant la réforme ont en effet été démenties par les faits. Les betteraviers craignaient que la nouvelle OCM n'engendre des importations massives, les portes de l'Europe étant dorénavant grandes ouvertes au sucre des États du groupe Afrique, Caraïbes, Pacifique (ACP) et des pays les moins avancés (PMA). Il n'en fut rien. La hausse historique des cours mondiaux attisée par un bilan déficitaire, combinée à la récolte européenne record de 2009, aboutissait même à la situation inverse : l'enjeu n'était plus d'empêcher les entrées de sucre dans l'UE, mais de permettre des sorties au-delà du contingent de 1,37 million de tonnes autorisé par Bruxelles.
L'annonce du retour des excédents pour 2010 avait fait ployer les prix mondiaux après le pic de 2009. Les accidents climatiques autour de la planète en ont décidé autrement, retournant le bilan mondial et faisant s'envoler les prix dès l'été vers les niveaux records atteints en novembre. Les dernières estimations tablent désormais sur une production mondiale inférieure à la consommation pour la troisième année consécutive.
Dans ce contexte, le marché européen perd de son attractivité. Les importations en provenance des pays ACP/PMA ont totalisé en 2009-2010 moins de 2,7 millions de tonnes (Mt) contre les 3,5 Mt prévus. La tendance se poursuit pour la campagne en cours, ce qui conduit la CGB à exiger une requalification d'une partie du sucre hors quota en sucre du quota pour alimenter le marché intérieur.

Suppression des quotas

L'option, évoquée par la Commission dans sa communication sur la PAC à l'horizon 2020, d'une « suppression en douceur des quotas » a donné lieu à une violente passe d'armes à la tribune entre Éric Lainé, président de la CGB, et l'émissaire de Bruxelles.
Pour Lars Hoelgaard, « quand les prix mondiaux sont bas, c'est une incitation pour les pays tiers à exporter vers l'Europe. Quand ils sont élevés, c'est une autre raison de réformer, puisque si l'on est compétitif, on peut exporter. Quel que soit le scénario, il n'y a pas beaucoup de sens à rester dans la situation actuelle. » L'argument a fait bondir Éric Lainé, qui lui a lancé, menaçant : « si vous voulez poursuivre dans la voie de l'abandon des quotas et du prix minimum garanti de la betterave, vous aurez tous les betteraviers européens contre vous, voire ‘tout contre'. Car s'il faut aller vous le dire à Bruxelles, nous irons. »
La CGB avait appelé à la barre deux témoins de la défense. « Nous avons fait un grand pas en avant, mais nous ne sommes pas encore prêts à passer à un régime de liberté totale », a ainsi confirmé Jos Van Campen, président de la Confédération internationale des betteraviers européens.
Geo Govinden, représentant du Syndicat sucrier de l'île Maurice, a quant à lui rappelé que « les PMA n'ont jamais demandé un accès libre au marché européen, mais l'accès à des contingents. Nous sommes fortement en faveur d'un système régulé, pour un marché stable et équitable. » Et de mettre en garde contre les accords bilatéraux passés par Bruxelles avec de nombreux pays tiers, risquant d'exposer les planteurs de l'UE à une « double peine », d'abord dans le cadre bilatéral, puis dans le cadre multilatéral en cas de conclusion d'un accord à l'OMC. « Ceux qui pensent le contraire sont des naïfs », a-t-il conclu. La CGB ne semble pas compter parmi ceux-là.

Source Réussir Grandes Cultures Janvier 2011

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