Hervé Théry, géographe au CNRS (1) : Le Brésil construit sa puissance agricole sans complexe

Propos recueillis par Nicole Ouvrard

Grand pays agricole, le Brésil est sans complexe pour conquérir de nouvelles terres agricoles et faire sauter les verrous protectionnistes de la vieille Europe.

Le Brésil a-t-il des potentiels de développement agricole considérables ?

C'est clair. Actuellement, 20 % du territoire brésilien est en pâturages et 6 % en terres arables
(respectivement 220 et 62 millions d'hectares). Les Brésiliens favorables à une agriculture
productive estiment que la surface non exploitée pouvant être disponible pour l'agriculture est
de 106 millions d'hectares sans toucher aux zones protégées. Le Brésil et l'Argentine sont les
seuls pays au monde à avoir de telles réserves de terres disponibles pour l'agriculture. Pour
autant, il existe un fort mouvement écologiste qui condamne cette orientation.

Hervé Thery, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du Brésil, pagayant sur le Pantanal.  (DR)

Hervé Thery, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du Brésil, pagayant sur le Pantanal. (DR)

Comment est perçue la politique agricole européenne de la part des Brésiliens ?

Du fait de sa superficie, le Brésil est un pays continent : les Brésiliens s'intéressent peu au
reste du monde. Pour les initiés, ils sont tous anti-protectionnistes et ne comprennent pas la
volonté de l'Europe de fermer ses frontières. Régulièrement, on retrouve dans la presse
des articles condamnant les privilèges des agriculteurs européens. Les Brésiliens
comprennent d'autant moins la justification des aides en Europe que la viande y est trois
fois plus chère qu'au Brésil(2) où elle n'est pas subventionnée. J'ai beau leur expliquer que
le but de l'Europe est de préserver son territoire rural, cela n'a aucun sens pour eux.
Beaucoup de Brésiliens sont encore des pionniers : ils saccagent puis ils vont exploiter plus
loin.

Le secteur agricole a-t-il un poids politique important ?

Pas moins de deux ministères ont en charge l'agriculture : le ministère de l'Agriculture qui
administre l'agrobusiness et le ministère du Développement agraire qui gère l'agriculture
vivrière. C'est extrêmement bien organisé et le Brésil a de très bons diplomates. J'en veux
pour preuve : le fait d'avoir gagné deux panels à l'OMC, l'un sur le sucre et l'autre sur le coton.
Ils savent mettre en avant les intérêts d'autres pays membres de l'OMC afin de trouver des
alliés et faire sauter les freins à l'exportation défendus par les États-Unis et l'Union
européenne.

Les biocarburants font-ils l'objet, au Brésil, d'une polémique comme c'est le cas en Europe ?

Non, car ils sont déjà une réalité pour tous les Brésiliens possesseurs d'un véhicule ; 50 %
du parc automobile est en Flex-fuel et 90 % des Brésiliens qui achètent une voiture en 2008
choisissent le modèle Flex-fuel. De plus, la population n'a pas le sentiment que la canne, qui
sert à la production de biocarburants, prend la place de cultures vivrières, comme c'est le
cas aux États-Unis avec le maïs. En fait, le développement de la canne se fait à la place de
l'élevage qui est repoussée plus au Nord.



Route en pleine forêt amazonienne au Brésil. L'essentiel de la déforestation est imputable aux grands propriétaires qui installent du soja et de l'élevage. (DR)

Route en pleine forêt amazonienne au Brésil. L'essentiel de la déforestation est imputable aux grands propriétaires qui installent du soja et de l'élevage. (DR)

 

Les biocarburants font-ils l'objet, au Brésil, d'une polémique comme c'est le cas en Europe ?

Non, car ils sont déjà une réalité pour tous les Brésiliens possesseurs d'un véhicule ; 50 %
du parc automobile est en Flex-fuel et 90 % des Brésiliens qui achètent une voiture en 2008
choisissent le modèle Flex-fuel. De plus, la population n'a pas le sentiment que la canne, qui
sert à la production de biocarburants, prend la place de cultures vivrières, comme c'est le
cas aux États-Unis avec le maïs. En fait, le développement de la canne se fait à la place de
l'élevage qui est repoussée plus au Nord.

(1) À pouvoir d'achat équivalent. En réalité, elle est huit fois plus chère.

(1) Hervé Thery est directeur de recherche au CNRS-Credal (Centre de recherche et de
documentation sur l'Amérique latine). Il est enseignant à l'université de Sao Paulo. Il a rédigé de
nombreux ouvrages sur ce pays, dont Le Brésil, changement de cap et Atlas du Brésil, La
Documentation française, 2004. Contact : hthery@aol.com

(2) À pouvoir d'achat équivalent. En réalité, elle est huit fois plus chère.

Source Réussir Céréales Grandes Cultures Juillet-Août 2008

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