Insectes pollinisateurs : L'abeille enflamme les débats scientifiques

Christian Gloria

Avec la création de l'Itsap et l'émergence de projets de recherche, les abeilles pourraient retrouver un peu de considération dans l'agriculture. Mais le dossier des pesticides reste épineux.

Luc Belzunces persiste et signe. Après avoir défrayé la chronique par des résultats montrant la toxicité de l'imidaclopride (Gaucho) à des doses infinitésimales sur l'abeille, le chercheur de l'Inra d'Avignon présente une série de résultats lors du Salon de l'agriculture, portant sur des molécules employées dans les traitements phytosanitaires(1). Il bat l'idée en brèche selon laquelle plus la dose administrée d'une molécule est importante plus la toxicité est élevée. « Dans des situations d'exposition chronique ou réitérée (répétition d'une même dose), les profils de toxicité des substances actives que nous avons testées ne répondent pas à ce principe, résume Luc Belzunces, avec parfois des molécules plus toxiques à de faibles doses qu'à des quantités supérieures. » Un exemple parmi d'autres : l'acétamipride. « Nous pouvons prendre une dose unique (0,5 microgramme) de cette molécule administrée à des abeilles pour laquelle nous ne constatons pas de mortalité. Mais cette même dose apportée en cinq fois (une fois par jour) induit une mortalité de 70 % des individus au cinquième jour. » En toxicité chronique (exposition constante à faible dose), le chercheur expose également des profils de toxicité atypique de quelques molécules.
Sans surprise, Luc Belzunces en conclut que nous ne sommes pas du tout protégés (surtout les abeilles) par de faibles doses.

Conditions d'homologation à revoir

Le chercheur met en cause le système actuel d'évaluation des produits phytosanitaires dans les pays de l'Union européenne et de l'OCDE reposant sur la mesure de la toxicité aiguë (une dose administrée à l'unité). « On ne peut pas extrapoler sur la toxicité répétée ou chronique, les résultats de la toxicité aiguë. C'est pourtant ce que l'on fait. »
C'est connu, Luc Belzunces n'a pas que des amis dans le milieu de l'agrochimie et même de la recherche. Ses résultats sont remis en cause par d'autres spécialistes des insecticides, dont Robert Delorme, ex-directeur de recherche à l'Inra. « D'autres chercheurs ont tenté de retrouver les résultats de Luc Belzunces sans y parvenir. Nous ne parvenons pas à connaître les protocoles d'expérimentation menant aux résultats du chercheur. Et ceux-ci attendent le plus souvent d'être publiés dans des revues qui font référence dans les milieux scientifiques, affirme Robert Delorme. Nous doutons donc de la validité de ces études. »

En agriculture, les abeilles contribuent à la pollinisation des 3/4 des espèces végétales qui nourrissent l'humanité, ce qui représente plus d'un tiers de notre alimentation en tonnage. (Syngenta)

En agriculture, les abeilles contribuent à la pollinisation des 3/4 des espèces végétales qui nourrissent l'humanité, ce qui représente plus d'un tiers de notre alimentation en tonnage. (Syngenta)

 

Rien de nouveau dans le futur

Les études de Luc Belzunces ont au moins le mérite de faire réfléchir, notamment sur l'absence d'évaluation de la toxicité chronique des produits phytosanitaires sur les abeilles. « Nous n'avons pas de méthodologie d'évaluation sur ce type de toxicité. Nous attendons qu'un chercheur en publie une et, à ce moment-là, il pourra y avoir une validation après évaluation par l'Organisation européenne de protection des plantes (OEPP). Mais nous n'en sommes pas là », déplore Robert Delorme.
Applicable à partir de 2012, le règlement européen qui doit se mettre en place pour remplacer la directive 91/414 sur l'homologation des produits ne changera rien fondamentalement sur les tests sur les abeilles. « Comme toute évaluation de risques, il subsiste toujours des incertitudes comme l'effet de multi-expositions ou l'interaction avec d'autres facteurs, les pathogènes par exemple, tient à remarquer Robert Delorme en soulignant que le risque zéro n'existe pas. Ces incertitudes, lorsqu'elles existent, font l'objet de suivis post-homologation », précise-t-il.

Déclin multicausal

Revenons-en aux abeilles, cet insecte dont l'activité avec d'autres pollinisateurs pèse sur les rendements de cultures comme le colza, le tournesol ou la féverole mais aussi sur la production de diverses semences. Une étude a montré l'interaction entre un parasite (Nosema) et un insecticide, l'imidaclopride. L'un associé à l'autre augmentent l'affaiblissement des colonies d'abeilles. Les facteurs de risque intervenant dans la mortalité des colonies d'abeilles sont multiples comme le démontre entre autres une étude de l'Afssa(2) qui en a recensé les causes entre parasitismes, carences nutritives et polluants chimiques (pas seulement les traitements en agriculture). On parle alors d'un déclin multifactoriel ou multicausal des abeilles où divers facteurs se conjuguent ou s'additionnent sans toujours bien mesurer l'importance des uns par rapport aux autres. « Dans tous les cas, il ne faut pas minimiser l'impact des pesticides », insiste Luc Belzunces, qui ne veut décidément pas lâcher le morceau.

Source Réussir Grandes Cultures Avril 2010

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