Jean-Christophe Debar, expert des USA (1) : Les soutiens américains risquent d'exploser

Propos recueillis par Nicole Ouvrard

La nouveauté du Farm Bill 2008-2012 est un dispositif visant à lisser le revenu des céréaliers. Mais, alors que l'Union européenne ne jure que par la réduction des soutiens à l'agriculture, son succès pourrait faire gonfler les subventions américaines, n'en déplaise à l'OMC.

Avec le Farm Bill 2008-2012, pourquoi les États-Unis font-ils tout le contraire de Bruxelles ?

La première raison est l'efficacité des lobbies agricoles américains, au point que le Farm Bill va
désormais subventionner certains pois chiches ! L'autre explication vient d'un croisement
d'intérêt entre ruraux et urbains. L'originalité du Farm Bill est de regrouper dans une même loi
le budget consacré à l'aide alimentaire intérieure, qui concerne essentiellement les zones
urbaines, et les subventions agricoles qui concernent les zones rurales. Ainsi, parlementaires
urbains et ruraux du Congrès se soutiennent : je vote des aides agricoles si tu votes des aides
alimentaires et réciproquement.

Ce nouveau Farm Bill est-il un prolongement de l'actuel ?

Sans aucun doute. Tous les mécanismes ont été reconduits : prix d'objectifs, prix minima(2) et
aides directes découplées. Le sucre conserve son mécanisme de prix d'intervention.
Globalement, le blé a été privilégié puisque les taux de tous les mécanismes sont à la hausse
(6 à 7 %). Soutien revalorisé également pour le soja et les autres oléagineux. En fait la seule
nouveauté de ce Farm Bill est l'instauration du dispositif ACRE, « average crop revenue
election », qui vise à lisser les recettes des producteurs de grandes cultures sur plusieurs
années.

Jean-Christophe Debar, rédacteur en chef d'Agri US Analyse : « Tous les mécanismes du Farm Bill ont été reconduits. Les lobbies agricoles américains sont très efficaces. » (M.-H. Vincent)

Jean-Christophe Debar, rédacteur en chef d'Agri US Analyse : « Tous les mécanismes du Farm Bill ont été reconduits. Les lobbies agricoles américains sont très efficaces. » (M.-H. Vincent)

 

Quelles sont les conséquences de la mise en oeuvre du dispositif ACRE ?

En remplaçant les aides contra-cycliques(3), ACRE assure un chiffre d'affaires minimum
par culture, dérivé du chiffre d'affaires historique par culture dans l'État où siège
l'exploitation. Ce dernier est calculé sur la base du rendement quinquennal de l'État multiplié
par le prix de marché moyen enregistré au cours des deux dernières campagnes, au
niveau national. Pour participer à ACRE à partir de 2009, l'agriculteur doit y souscrire pour
la totalité de ses cultures et jusqu'en 2012. Il accepte alors une réduction de 30 % du prix
minimum et de 20 % du paiement fixe par culture.
L'USDA prédit qu'un grand nombre d'agriculteurs vont faire le choix d'ACRE car, étant
donné la conjoncture actuelle, les prix de référence (calculés sur les années 2007 et 2008)
seront largement supérieurs au prix d'objectif. Si les prix de marché baissent légèrement en
2009, les agriculteurs se garantissent une subvention. L'USDA craint que ce programme
fasse littéralement exploser l'enveloppe budgétaire allouée aux soutiens agricoles.





Comment interpréter la désinvolture des États-Unis par rapport à l'OMC ?

L'esprit de l'accord de l'OMC n'est absolument pas respecté. Mais le Congrès n'a jamais eu
l'habitude d'avoir l'oeil rivé sur l'OMC pour voter les lois américaines. Si les prix se tiennent
bien, les aides agricoles devraient rester raisonnables. C'est le pari qu'a fait le Congrès. Si les
prix s'effondrent, ce serait fâcheux !

Les dix-huit mois d'âpres débats pour le vote de cette loi laisseront-ils des traces ?

La presse généraliste, telle que Le New York Times ou Le Washington Post, s'est emparée
des débat en dénonçant l'augmentation des aides agricoles alors que les cours mondiaux sont
au plus haut. Comme en France, les critiques sont vives vis-à-vis du bioéthanol. La question
récurrente est : quel est l'impact du bioéthanol sur la hausse des prix des céréales
alimentaires ? Les chercheurs américains publient à tour de bras des études sur le sujet.

(1) Expert reconnu sur les États-Unis, Jean-Christophe Debar est rédacteur en chef d'Agri
US Analyse, lettre mensuelle sur l'agriculture et la politique agricole américaines. Il est aussi
directeur de Pluriagri, association formée par le Crédit agricole et par les organismes
français de grandes cultures (au travers d'Unigrains, Sofiprotéol et ARTB pour la
betterave), afin de financer des études et des recherches prospectives en agriculture.

(2) Le prix minimum permet de calculer les aides du marketing loan couplées à la
production et aux prix de marché.

(3) Les aides contra-cycliques sont déclenchées quand la somme du prix moyen de
marché et du paiement fixe est inférieure au prix d'objectif.

Source Réussir Céréales Grandes Cultures Septembre 2008

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