Jean-Pierre Boris, journaliste : La sécurité alimentaire pose la question de la démocratie »

Propos recueillis par Gabriel Omnès

Dans son livre-enquête « Main basse sur le riz », le journaliste Jean-Pierre Boris dissèque les mécanismes et les conséquences de la flambée des cours du riz de 2008.

Vous décrivez les ravages de l'abandon de l'agriculture au profit des importations, notamment en Afrique. Comment en est on arrivé là ?

Par facilité. Il semblait plus facile à tout le monde de nourrir les millions de citadins africains en important du riz asiatique peu cher, abondant, avec un transport maritime bon marché. Ce cercle de la facilité est devenu un cercle vicieux. Moins on cultive dans les campagnes, parce qu'il n'y a pas de système de soutien, de subventions, de réseaux commerciaux, plus on vient grossir les bidonvilles et plus on mange du riz, une denrée recherchée par les urbains.

Peut-on sortir de ce cercle vicieux ?

Cela exige une volonté politique forte, ainsi que des moyens importants. Il faut que les dirigeants africains décident d'investir dans les campagnes, sans pour autant abandonner les villes. C'est un choix politique très lourd car s'il y a du mécontentement en ville, le gouvernement est aussitôt sous pression. Le mécontentement à la campagne est plus diffus. Les syndicats agricoles dans ces pays ne sont pas aussi puissants qu'ici.

Jean-Pierre Boris, journaliste spécialiste de l'économie du développement. (G. Omnès)

Jean-Pierre Boris, journaliste spécialiste de l'économie du développement. (G. Omnès)

 

N'est-ce pas aussi le résultat des politiques libérales imposées à ces pays ?

Je m'inscris en faux contre cette vision binaire qui veut que les gouvernements africains aient été les marionnettes du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Cela les arrangeait aussi. Il est plus facile de taxer un importateur de riz au cul du cargo que de taxer un paysan au cul de la vache. Les importateurs sont généralement solvables, le riz peut être saisi en masse, alors qu'aller taxer un paysan sénégalais, malien ou nigérian, cela nécessite une administration qui fonctionne, cela demande un État. Les pouvoirs politiques africains ont donc délibérément abandonné les campagnes. Ils auraient pu moduler les pressions de la Banque mondiale et du FMI, sinon y résister. Pour preuve, le Ghana a conservé un organisme public qui gère la commercialisation du cacao malgré les tentatives de ces instances de libéraliser la filière. Au fond, la grande question est celle de la démocratie dans ces pays. Les opinions publiques africaines vont-elles s'emparer des questions de sécurité alimentaire, de production agricole, et imposer à leurs gouvernements une gestion différente ?

Les émeutes de 2007 et 2008 peuvent-elles y contribuer ?

Je pense qu'il y a eu un déclic. La volonté de relancer l'agriculture existe dans plusieurs pays africains et dans certains cénacles internationaux. La question est de savoir si on le voudra assez longtemps. Les mécanismes à mettre en oeuvre sont complexes mais on n'a pas le choix. En 2008, la hausse des prix du riz a été causée par une sensation de pénurie, sans que la pénurie soit réelle. Cette crise pourrait être une répétition générale, car la demande s'envole en Afrique, et la production ne suit pas. C'est différent pour le blé et le maïs. Pour ces cultures, il y a bien eu un déficit en 2007. Mais c'est un épisode passager, contrairement au riz, pour lequel le rapprochement des courbes de production et de consommation est infiniment plus structurel.

Pour quelles raisons ?

Les céréales « occidentales », très mécanisées, demandent moins de main-d'oeuvre que le riz. Les arbitrages politiques et techniques sont aussi plus faciles. Dans le Middle West américain, on peut aisément basculer du blé au maïs et vice versa. Un producteur de riz en Thaïlande, lui, ne fait que du riz. Et si sa rizière est détruite pour y bâtir un building, la production disparaît et le producteur va au bidonville.

Entre gestions étatiques corrompues et libre échange sauvage, y a-t-il une organisation idéale de ces marchés ?

Si je le savais, je serais prix Nobel d'économie et de la paix ! Trouver la réponse, c'est aller vers un monde parfait qui n'existe pas.


(1) Jean-Pierre Boris est spécialiste de l'économie du développement. Chroniqueur des matières premières sur RFI pendant sept ans, il est l'auteur de « Le Roman noir des matières premières » (2005) et de « Main basse sur le riz » (2010).

Source Réussir Grandes Cultures Mai 2010

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