« Le rural n’existe plus » estime Michel Lussault, géographe

Propos recueillis par Gabriel Omnès - Réussir Grandes Cultures Mai 2013

« Le rural n’existe plus » estime Michel Lussault, géographe
« La question est : quel type d’espaces urbains sont les espaces ruraux ? » © Marie-Annick Carré

Pour Michel Lussault, les vieux schémas de pensée ville-campagne sont devenus inopérants dans un monde façonné par l’urbanisation. Il appelle à sortir du clivage urbain/rural.

Identité

« Le rural n’existe plus » estime Michel Lussault, géographe

Michel Lussault est géographe. Professeur à l’université de Lyon (ENS de Lyon), il travaille depuis près de vingt ans sur les dynamiques d’urbanisation mondiale. Il a exercé une activité de conseil en aménagement et urbanisme auprès de collectivités locales françaises, et est l’auteur de différents ouvrages dont L’Avènement du Monde (Seuil, 2013).

Vous développez dans votre dernier ouvrage l’idée que l’urbain est tout à la fois l’expression, l’incarnation et le moteur de la mondialisation. Quelle est la place de l’espace rural dans cette évolution ?

Je suis convaincu que la réflexion sur la ruralité ne peut plus se faire aujourd’hui sans comprendre que le monde se constitue à partir de l’urbanisation. Avec mon travail, j’essaie de démontrer que la mondialité contemporaine trouve son origine dans ce processus d’urbanisation qui redéfinit tous les cadres d’existence des individus en société, et les modes d’organisation des sociétés elles-mêmes. Cela ne signifie pas que le rural n’a plus d’existence, mais qu’il est inscrit dans ce processus d’urbanisation mondiale. Or, on reste trop tributaire de vieux schémas de pensée ville-campagne qui ne sont plus pertinents, tout comme l’opposition centre-périphérie. Cela m’amène à poser une question paradoxale qui est parfois mal comprise : quel type d’espaces urbains sont les espaces ruraux ? Et, dans un pays comme la France, comment faire pour que les politiques agricoles et forestières soient considérées aussi comme des politiques urbaines ? Les espaces agro-forestiers sont aujourd’hui embarqués dans l’urbanisation, il ne faut pas que cet embarquement soit passif.

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Michel Lussault : « Il faut faire entrer le rural de plain-pied dans la question urbaine sans réduire sa contribution à la seule question alimentaire ». © G. Omnès

Séparer l’urbain du rural perd donc de son sens ?

Exactement. Mon livre s’ouvre sur la question de l’urbanisation en tant que point d’origine de ma grille de lecture, pour considérer la mondialisation comme un processus d’urbanisation globale de la planète et non simplement sous l’angle économique, mais ce qui m’intéresse avant tout est la manière dont les sociétés humaines habitent ce monde. Il s’agit moins aujourd’hui d’opposer les espaces de cohabitation que de comprendre comment tous participent d’une même logique de construction d’un monde qu’il nous faut habiter en commun. En prenant les choses comme ça, alors ce que nous appelons les espaces ruraux ont leur place, et pas simplement celle d’une arrière cour, tout comme ont leur place les quartiers de grands ensembles, les zones patrimoniales… Sinon, le risque est que ces espaces ruraux soient pensés comme des sous-produits de l’urbain, des espaces à bâtir, des friches, ce qui est en partie le cas avec la néo-ruralité à la française.

Décréter la fin du rural serait donc la meilleure manière de le préserver en l’intégrant à un processus global ?

C’est en effet ce que j’essaie de faire comprendre. Je rencontre fréquemment des élus de conseils généraux, et je m’y fais des ennemis féroces lorsque je leur dis que le rural n’existe plus, que la campagne n’existe plus. Mon point de vue n’est ni impérialiste, ni agressif, mais, puisque le monde a changé, nos référentiels intellectuels doivent changer. Je leur dis qu’il faut réinventer une place pour ce que l’on appelle la campagne, et que cela ne se fera pas à partir d’une position nostalgique, défensive, ou de séparation, car ils ne seront pas de taille. Il faut faire entrer le rural de plain-pied dans la question urbaine, et sans réduire sa contribution à la seule résolution de la question alimentaire, même si elle est évidemment fondamentale.

Quelles peuvent être ces autres fonctions ?

Plusieurs leviers permettent d’ouvrir la réflexion sur les espaces ruraux en lien avec l’organisation urbaine. Il y a le levier de la biodiversité. La réflexion sur les circuits courts, sur le locavorisme, sur la petite agriculture périurbaine est une deuxième source d’inspiration, peut-être partiale. Un troisième courant plus récent, technophile, réfléchit sur les villes technologiques, la néo-agriculture urbaine… Mais tout cela est très partiel, avec des prises de position très idéologiques. Aujourd’hui, il faudrait aller au-delà. Il y a un enjeu absolument colossal : prenons l’ensemble du champ de la production agricole, pastorale, forestière, injectons-y tout ce dont ce champ est porteur en termes de développement soutenable ; ajoutons toutes les problématiques d’approvisionnement alimentaire ; secouons le tout dans le shaker de l’urbanisation mondiale, et demandons-nous comment ceci peut être un élément actif et opératoire de l’urbanisation.

Nous en sommes encore loin...

Oui, mais il me semble que le monde agricole est bien plus avancé que le monde politique. De nombreux acteurs du secteur des grandes cultures, confrontés à des questions logistiques très complexes, sont totalement urbanisés dans leur approche intellectuelle. C’est aussi le cas de viticulteurs qui inventent de nouvelles manières de penser leur activité, leur relation à l’espace à toutes les échelles. Celle-ci ne repose plus exclusivement sur la proximité topographique. Ils démontrent que l’on peut être totalement local et totalement global.

Pour vous, les grandes cultures peuvent aussi être un atout pour une métropole comme le Grand Paris dans la compétition qui oppose désormais toutes les grandes agglomérations du monde…

En effet. Prenons l’exemple du triangle de Gonesse, en région parisienne, avec ses quelques centaines d’hectares de grandes cultures, où il existe un projet de bâtir un complexe commercial et de loisir de 80 hectares. Faut-il considérer ce secteur comme un espace à remplir ? Ne faut-il pas y voir plutôt, mis en lien avec d’autres espaces de grandes cultures comparables de la métropole Île-de-de-France/Paris, une base de la dynamique urbaine et peut-être même un facteur de distinction de la métropole mondiale parisienne par rapport à celles de New-York ou de Londres ? C’est une erreur de penser que cette cité improbable du tourisme et du commerce à Gonesse sera plus métropolisante que les exploitations de grandes cultures. Et si ces dernières constituaient un atout majeur de la mégapolisation parisienne ? Elles peuvent devenir un élément de haute valeur ajoutée et d’innovation technologique au même titre que Saclay, à travers la définition des systèmes de production plus économes, plus sobres, plus productifs…

Vous êtes au contact de décideurs. N’y a-t-il pas un fossé entre les déclarations s’alarmant du bétonnage des terres agricoles et la réalité des pratiques ?

Vous avez raison de dire qu’on peut avoir l’impression d’une déconnexion entre des discours qui paraissent prendre en compte la question et des réalités d’action. Nous sommes très loin d’une capacité à construire collectivement cette problématique, il y a encore beaucoup d’efforts à faire pour y parvenir.

N’est-ce pas le rôle des documents d’urbanisme ?

Les plans locaux d’urbanisme et les schémas de cohérence territoriale ne peuvent pas marcher. Cela renvoie à quelque chose de spécifiquement français qui est une conception technocratique des procédures qui devraient permettre de réfléchir à la « co-habitation » locale. On atteint là les sommets du fonctionnement de l’appareil bureaucratique, avec des techniciens qui s’emparent de ces dossiers et qui décrètent ce que doit être la cohabitation. Sauf que les acteurs de cette cohabitation au jour le jour ne s’y retrouvent pas. Il faut repenser la politique à partir de la cohabitation concrète, et pas l’inverse, ce que l’on a toujours eu tendance à faire en France : on décrète des idéaux politiques, et puis on dit que l’on va coexister en fonction de ces idéaux. Ça, ça ne fonctionne jamais. Idem pour l’agriculture et les espaces ruraux : ne postulons pas qu’il y a la ville et la campagne. Regardons ce qui se passe, et on voit alors que cela se mélange, que cela s’hybride, que cela se recompose, que cela se lie dans tous les sens. À partir de cela, essayons de réinventer des formes de régulation qui vont avec et qui nous permettent de conserver la diversité des situations.
   

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