« Le système qui consomme des capitaux consomme des paysans » estime Jean-Claude Balbot

Propos recueillis par Gabriel Omnès - Réussir Grandes Cultures Novembre 2011

Jean-Claude Balbot. © G. Omnès
« Sur les grandes exploitations mobilisant beaucoup de capital, la décision n’est plus au niveau du paysan. »

Pour Jean-Claude Balbot, l’investissement excessif sur les fermes, incité par le système fiscal, fragilise la durabilité des exploitations.

Eleveur du réseau Civam

Jean-Claude Balbot, éleveur dans le Finistère, est administrateur de la Fédération nationale des Civam (centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural). Ce réseau, qui réunit 170 groupes dans 15 régions, promeut l’agriculture durable et l’autonomie des fermes, notamment à travers la vente directe et l’agriculture biologique.

Le réseau Civam plaide pour une reconquête de l’autonomie des fermes. Par quels biais ?

Il faut repenser les systèmes pour qu’ils maximisent de façon réelle, économique, sans biais fiscaux, les ressources de l’exploitation. Il faut tenir un raisonnement purement économique : voilà les moyens dont je dispose, comment puis-je produire de la façon la plus rationnelle possible ? L’autonomie passe par la captation de la plus-value, et celle-ci provient avant tout de la diminution des dépenses et de la maîtrise de l’immobilisation en capital.

Vous estimez que l’agriculture consomme trop de capital ?

Dans le réseau Civam, nous constatons que les fermes les plus solides sont celles qui optimisent toutes les ressources de l’exploitation, et notamment celles qui sont les plus économes en capital. Elles sont plus robustes que des exploitations qui vont faire un résultat très important une année donnée parce que les cours sont bons, et qui sont poussées à surinvestir par le système comptable. Si les années suivantes sont mauvaises, ce matériel ou cette surcharge d’immobilisation ne pourra plus être amorti. Cela conduit à un capital surdimensionné par rapport à un raisonnement de rentabilité purement économique.

Les exploitations seraient donc fragilisées par un excès d’investissement ?

Oui, et notamment parce qu’en cas de fort investissement, vous n’êtes souvent plus propriétaire du capital. En Bretagne, la moitié des exploitations porcines n’ont plus de fonds propres, avec un taux d’endettement atteignant parfois 150 %. Dans ce cas, quelle est votre autonomie de décision ? La difficulté des grandes exploitations concentrées, mobilisant beaucoup de capital, c’est que la décision n’est plus au niveau du paysan.

Les exigences réglementaires, notamment pour réduire les pesticides, ne poussent-elles pas à toujours plus d’investissement ?

Ce n’est pas la technologie qui va résoudre le problème. En faisant les bons choix agronomiques, en observant ses parcelles, en travaillant en groupe, on peut adapter ses interventions. Cela n’impose pas d’avoir du matériel de pointe, mais de repenser globalement son système. Des études de l’Inra dans le cadre d’Écophyto nous ont donné raison sur ce point. De notre point de vue, l’environnement ne doit pas être une raison d’investir encore plus de capital, y compris pour produire de l’énergie. C’est aussi pour cela que nous ne nous retrouvons pas dans l’agriculture écologiquement intensive, qui exige un stock de matériel invraisemblable : arrosage goutte à goutte, GPS, bineuses de haute précision, électronique embarquée… C’est encore 100 000 euros par exploitation ! On cherche à améliorer à la marge l’impact environnemental, au lieu de repenser le système. C’est le retour de l’agriculture raisonnée, avec des coops qui veulent vendre un peu moins d’intrants mais plus de service pour préserver leur chiffre d’affaires. Cela manque de sobriété.

Le dernier recensement agricole démontre que la course à la taille se poursuit…

Je ne sais pas jusqu’à quel point on peut aller dans ce sens écologiquement et économiquement. Si l’on fait disparaître le travail et les paysans au nom de la productivité, il y a un moment où cela va coincer. Il faut également voir le coût actuel pour le budget de l’État de ces politiques d’incitations fiscales qui permettent aux paysans de renouveler le matériel en permanence. Par temps de crise, des mécanismes fiscaux comme la DPI et l’exonération des plus-values peuvent-ils perdurer ? Il va arriver un moment où on sera obligé de changer de système. Il y a aussi la question de l’installation des jeunes. Dans les fermes où le capital est moindre, le repreneur n’est pas placé dans une situation de difficulté. Il s’agit de choix idéologiques, et non économiques. Or le système qui consomme des capitaux consomme des paysans, et pour moi c’est un problème.
 

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