Les défauts de qualité du blé français créent des tensions

Nicole Ouvrard - Réussir Grandes Cultures Septembre 2012

Les défauts de qualité du blé français créent des tensions
Les pluies ont retardé la récolte des grains arrivés à maturité, d’où une dégradation du temps de chute de Hagberg pour certaines variétés. © G. Omnès

Le temps pluvieux estival a dégradé la qualité du blé français. Toute la filière est perturbée en raison des difficultés d’exécution des engagements commerciaux.

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Les défauts de qualité du blé français créent des tensions
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Le temps de chute de Hagberg mesure l’activité de l’amylase, l’enzyme du blé permettant de dégrader l’amidon. Lorsque cet indice est trop faible, la farine, impossible à corriger en panification, donne un pain plat et très coloré (photo). À l’inverse, un temps de chute élevé est la preuve d’une faible activité enzymatique, qui est facilement corrigeable par l’ajout de malt.

Source : Centre gallardonnais d’analyses céréalières.

Avec un rendement moyen national autour de 75 q/ha, le volume de la récolte française 2012 en blé tendre constitue une bonne surprise. Il en va tout autrement concernant la qualité. Les pluies incessantes de l’été sont venues perturber les chantiers de récolte. « C’est une année très difficile à gérer au niveau de la qualité », avoue François Pignolet, directeur Métier du grain d’Axéréal. Ce ne sont pas les taux de protéines qui posent problème, ceux-ci se révélant assez moyens, entre 11 et 11,5 % selon FranceAgriMer. Les poids spécifiques (PS), en revanche, sont médiocres. « On se retrouve avec beaucoup de blés réfactionnables, en dessous de 74 kg/hl », reconnaît Gaultier Le Molgat, d’Agritel. « Les OS dotés d’équipements de travail du grain ont un rôle fondamental pour trier et assembler la marchandise. On peut améliorer ainsi le PS de 1 à  2 points », souligne François Pignolet. Dans l’Est, des contaminations DON ont aussi été signalées pour des lots de blé dépassant le seuil réglementaire de 1250 ppb, conduisant à un déclassement de la qualité meunière.
Mais la source de tensions cette année est surtout due à la part importante de la récolte ayant un temps de chute de Hagberg inférieur à 220 secondes. « Dans la grande zone de production située entre la Loire et la Seine, les pluies ont retardé la récolte dans des parcelles où le grain était arrivé à maturité, explique Loïc Roy, courtier chez Arger Courtage. Ceci a déclenché une pré-germination, pas forcément visible à l’œil nu. » Ce phénomène concerne le Centre, le Grand Ouest, la Normandie et dans une moindre mesure la Picardie. Les variétés précoces sont les plus touchées. Les remontées de terrain évoquent notamment Campero, Boregar, Alixan, Altigo ou Caphorn. Les régions situées au nord de la Seine ne sont pas complètement épargnées.

Les exigences de l’export

« Parmi les premières livraisons à Rouen venant de la Beauce et de l’est du Bassin parisien, des lots présentaient des indices de Hagberg très faibles, de 100 à 150 secondes, alors que ces régions sont en général pourvoyeuses de blé de très bonne qualité », explique Xavier Haas, courtier chez Comigrain à Rouen. Les pays du Maghreb demandent des blés avec un indice de Hagberg de 240 secondes, réfactionnables jusqu’à 230. « Dans le Centre, 60 % de la récolte de blé tendre est impropre à l’export », estimait mi-août un courtier de cette région.
Le 9 août, un communiqué de presse de Sénalia, prestataire de services en stockage, manutention et logistique portuaires sur le port de Rouen, a fait l’effet d’une bombe. L’entreprise, à qui les traders confient le soin d’extraire de la masse de blé français des lots ayant des critères bien spécifiques répondant aux exigences des acheteurs internationaux, a décidé que « tous les blés réceptionnés sur le site de Grand-Couronne et de la presqu’île Elie devront répondre aux critères Hagberg de 220 secondes minimum ».

Sénalia durcit ses critères

Pour bon nombre d’OS, c’est l’incompréhension. Les contrats conclus par ces derniers avec les exportateurs reposant sur le cahier des charges « blé meunier » 76/15/4/2/2, c’est-à-dire 76 % de poids spécifique, 15 % d’humidité, 4 % de grains brisés, 2 % de grains germés et 2 % d’impuretés, n’incluaient pas le critère « temps de chute de Hagberg ». Avec la décision de Sénalia, les lots présentant des indices de Hagberg inférieurs à 220 secondes sont pourtant refusés. « Les exportateurs vendent aux pays du Maghreb du blé sous contrat intégrant des critères spécifiques Hagberg et protéines alors qu’ils achètent aux OS du blé standard, explique un courtier. Ils comptent sur les blés de qualité des régions les plus au sud de la zone de chalandise du port de Rouen pour compenser la moindre qualité plus au nord, et c’est à Sénalia de faire les bons assemblages. » Mais cette année, cet équilibre est rompu. « Les exportateurs ont fait pression sur Sénalia, qui détient près de 60 % de parts de marché sur Rouen, pour qu’il prenne cette mesure drastique, s’alignant ainsi sur les exigences des ports de St-Nazaire et de la Pallice. »
Cette décision a fait réagir la Fédération du négoce agricole (FNA). « Nous avons demandé par courrier les fondements juridiques, techniques et économiques qui permettent à un prestataire de services tel que Sénalia d’ajouter de manière unilatérale un critère technique à un contrat liant un collecteur avec un exportateur », a expliqué Sébastien Picardat, directeur général de FNA. La lettre était restée sans réponse au 24 août.

Préserver l’image du blé français

Pour Gilles Kindelberger, directeur d’exploitation de Sénalia, il s’agit de sauver l’activité export française « en évitant le blocage total des installations portuaires engorgées par du blé ne répondant pas aux critères à l’exportation. De plus, les premiers bateaux envoyés reflètent l’image du blé français pour 2012-2013. On ne peut pas se permettre de décevoir nos clients traditionnels qui représentent 72 % de parts de marché et qui vont, cette année, payer cher leur blé. Nous demandons de la compréhension de la part des vendeurs. Cette mesure est temporaire ». Pour Sébastien Picardat, c’est la soudaineté de la décision et la remise en cause du contrat qui posent problème. « C’est situation est lourde de conséquences financières, et délicate au niveau logistique pour les OS, mais c’est une décision sage pour défendre notre marché », tempère François Pignolet, d’Axéréal. Pour les petits collecteurs, la pilule est bien plus dure à avaler.
Et que faire de ces blés impanifiables ? « Les fabricants d’aliments vont beaucoup se reporter sur le blé, étant donné le marché tendu du maïs, rassure Loïc Roy. Les blés avec un faible indice de Hagberg peuvent aussi aller vers l’éthanol, mais pas vers l’amidonnerie. Et certaines variétés touchées pourront sans doute être panifiables comme cela avait été le cas en 2000-2001. » L’année va mettre à l’épreuve le savoir-faire des collecteurs et des meuniers français.
 

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