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Les échanges mondiaux de blé dur suspendus au sort du CWB

La gestion de la logistique sera l’un des grands enjeux du nouveau contexte pour le blé dur canadien, le transport des grains des zones de production vers les ports étant l’un des casse-têtes de la filière. © P. Renault-Hemis.fr

Réussir Grandes Cultures

30/03/12
Grandes cultures

Les échanges mondiaux de blé dur suspendus au sort du CWB

Évolution de la qualité, des flux d’export, des pratiques des agriculteurs : les interrogations sur les conséquences de la fin du monopole du Canadian Wheat Board pour le blé dur, effective en août, sont nombreuses.

Big bang sur la planète blé dur : à partir du 1er août 2012, les producteurs de l’Ouest canadien ne seront plus obligés de passer par la commission canadienne du blé ou Canadian Wheat Board (CWB), pour vendre leur récolte. Critiqué de longue date à l’OMC, accusé de créer des distorsions et de l’opacité sur le marché, le monopole qui a largement contribué à la puissance du numéro un mondial du blé dur avait jusque-là résisté aux attaques. La reconduction au pouvoir du parti conservateur l’an passé aura finalement eu raison de cette institution vieille de 77 ans. Au nom de la « liberté de choix » et « de l’augmentation des revenus à la ferme », la loi votée en décembre signe l’arrêt de mort du monopole, et laisse planer de sérieux doutes sur l’avenir du board. Le CWB deviendra, pour cinq ans, « une option de commercialisation facultative pour les agriculteurs et profitera d’un soutien du gouvernement durant sa transition vers une entité appartenant à des intérêts privés ». Le 1er août 2017 au plus tard, l’organisme sera « soit privatisé, soit dissous ». Le dernier espoir des défenseurs du monopole réside désormais dans les recours intentés en justice, qui ont toutefois peu de chances d’aboutir.
Quelles seront les conséquences de ce bouleversement ? Les questions sont plus nombreuses que les réponses. « Nous n’avons jamais connu que le board comme compétiteur à l’export », rappelait Jean-François Gleizes, président du comité de pilotage blé dur d’Arvalis lors d’un colloque consacré à la culture, en janvier. Un compétiteur qui domine le marché de la tête et des épaules : ses exportations annuelles de 3 à 4,5 millions de tonnes fournissent la moitié des échanges internationaux, et le blé dur made in Canada s’est imposé comme la référence absolue en qualité.
La première interrogation porte justement sur la façon dont l’éparpillement de l’offre canadienne entre différents opérateurs privés tels que Cargill, Viterra ou Richardson influencera la qualité de cette origine. En ayant la main-mise sur la totalité de la récolte, le guichet unique pouvait assembler les blés des différentes régions, voire de différents millésimes, pour en tirer le meilleur. La finesse du grading était même l’une des principales armes commerciales de l’opérateur public. Un tel niveau pourrait être difficile à maintenir pour des opérateurs privés se partageant la collecte, au risque de conduire à une standardisation de la qualité.

Davantage d’exports vers les USA ?

Autre point d’interrogation : la performance logistique une fois le secteur libéralisé. L’acheminement vers les ports canadiens, très éloignés des plaines de l’Ouest, est un véritable casse-tête. Le CWB pouvait compter sur sa flotte de wagons et sur le poids que lui conférait le monopole pour s’imposer sur le rail. Qu’en sera-t-il pour les entreprises privées ? La réponse viendra peut-être en partie d’une modification des flux d’export. La zone de production traditionnelle du blé dur canadien étant adossée à la frontière états-unienne, les experts avancent l’hypothèse de voir les expéditions grossir vers les États-Unis au détriment du grand export. Les opérateurs valoriseraient ainsi une demande de proximité tout en profitant d’un réseau de transport plus performant qu’au Canada.
En outre, le CWB avait savamment entretenu ses relations commerciales, à la fois techniques et politiques, avec l’Algérie et le Maroc. Les relations entre ces pays et le Canada n’auront peut-être plus la même intensité une fois le board relégué au simple rang de « grosse coop ».

Critères d’assolement

Le nouveau contexte pourrait aussi avoir un impact sur la pratique des agriculteurs. « La fin du monopole pourrait modifier la logique suivie par les producteurs pour déterminer la surface emblavée en blé dur », souligne Crystel L’Herbier, d’Arvalis. Le mode de fonctionnement du guichet unique, incluant un prix d’acompte et la publication de prix prévisionnels (voir encadré) influençait fortement les critères de choix de semis des agriculteurs.
Jusque-là, ces derniers considéraient d’abord leur stock, découlant des « commandes » de livraison passées par le board, puis comparaient les prix prévisionnels du blé dur et du blé tendre de printemps publiés par le CWB.
« Lorsque le prix prévisionnel du blé dur était supérieur à celui du blé tendre, le blé dur avait tendance à s’étendre vers le nord, là où la concurrence des autres cultures est plus forte », explique Crystel L’Herbier. Le niveau d’humidité du sol, pouvant conduire à préférer la jachère en cas de sécheresse importante, et le prix de marché au moment des semis complétaient les éléments d’analyse des farmers. La fin de la publication des prix prévisionnels ôterait donc aux agriculteurs l’un des piliers sur lesquels ils construisent aujourd’hui leur raisonnement économique. Quels seraient alors les nouveaux critères ?

Transparence

Plus globalement, c’est la question de la transparence du marché et de l’accès à l’information qui est posée. « Les producteurs se plaignaient du manque de transparence du CWB, mais ils n’ont encore rien vu ! Attendez que l’un des grands opérateurs privés publie un prix », ironise Yannick Dheilly, délégué commercial à l’ambassade du Canada à Paris.
Mais pour Jean-Philippe Everling, directeur de la société française de trading Granit négoce, la transparence du board n’était qu’un trompe l’œil. « La différence entre les prix des blés durs canadien et français que l’on observe actuellement est une vue de l’esprit, assurait-il au cours du colloque Arvalis, en janvier. Avec le secteur privé, il y aura une plus grande transparence. »
Un point de vue jugé excessif par certains analystes, qui soulignent que le CWB publiait en outre des statistiques sur les surfaces, la production et les stocks. Autant de données qui ne seront peut-être plus aussi accessibles.
À plus court terme, une question taraude les concurrents du Canada : le CWB va-t-il opter pour une stratégie de « liquidation des stocks » avant la fin de la campagne, associée à une politique de prix très agressive au printemps ?
Pour Crystel L’Herbier, les inconnues sont telles qu’il est préférable pour les producteurs français de garder la tête froide. Les grands changements dont on discerne encore mal les conséquences ne doivent pas remettre en cause une stratégie de prudence, consistant à engager une partie de sa récolte quant les cours sont rémunérateurs.

Gabriel Omnès - Réussir Grandes Cultures Mars 2012
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