Point de vue de Lucien Bourgeois, économiste : On ne joue pas avec le pain ! »

Lucien Bourgeois

Combien de fois nos parents, nos grands parents nous ont répété cette phrase énervante pour tous les gamins : le pain ce n'est pas un aliment comme les autres ! On ne le pose pas n'importe comment, ni n'importe où… Bref, on ne joue pas avec le pain…

MAIS LA GUERRE ET SES SOUFFRANCES SONT OUBLIéES. IL PEUT SE PASSER N'IMPORTE QUOI SUR LE MARCHé DU BLé SANS QUE CELA N'éMEUVE PLUS PERSONNE. Il y a eu pourtant une sérieuse alerte en 2007-2008. Le prix du blé a flambé. Les boulangers en ont profité pour augmenter le prix du pain. En 2008-2009, les prix sont redescendus au niveau antérieur sans que le prix du pain soit réajusté à la baisse. Le refrain est le même que pour la crise financière : une fois la crise passée, ce n'est qu'un mauvais souvenir, il n'y a plus qu'à s'occuper de la relance. Combien faudra t-il de crises pour que l'on se souvienne de ce qu'on n'aurait jamais dû oublier et qu'on se décide à agir ?

LE SCéNARIO DE 2007 SE REPRODUIT ACTUELLEMENT. DEPUIS JUIN, LE PRIX DU BLé A AUGMENTé DE 70 %. Comme pour la crise précédente, on y trouve des explications plausibles. La vague de sécheresse qui s'est abattue sur la Russie, le Kazakhstan et l'Ukraine va réduire la production de ces trois producteurs qui sont redevenus en même temps de grands exportateurs. Fait plus inquiétant : la Russie vient d'interdire les exportations jusqu'à la fin de l'année. Il n'en fallait pas plus pour provoquer un mouvement de panique sur les marchés.
Ces crises montrent à l'évidence que les marchés des produits agricoles ne sont pas des indicateurs efficaces pour les agriculteurs. La hausse actuelle des prix du blé ne pourra pas avoir d'effets significatifs sur l'offre avant la prochaine récolte qui aura lieu dans un an. En attendant, nombreux sont ceux qui vont supporter la hausse. Les industriels utilisateurs du blé ou de farine, pour qui il est souvent impossible de répercuter de telles hausses à la consommation. Les éleveurs qui utilisent beaucoup de céréales pour nourrir leurs animaux vont d'autant plus souffrir que la sécheresse a réduit leurs ressources fourragères.

MAIS CE SONT EN FIN DE COMPTE LES CONSOMMATEURS, ET EN PARTICULIER LES PLUS DEMUNIS D'ENTRE EUX QUI VONT SOUFFRIR LE PLUS. A chaque flambée des cours, ce sont les pays pauvres et les populations pauvres des pays riches qui en subissent les conséquences les plus pénibles.
Pourrait-on faire autrement ? On est relativement désarmé devant les accidents climatiques. Il y a même un risque qu'ils aillent en augmentant si le réchauffement climatique se poursuit. Raison de plus alors pour limiter les dégâts.

CELA SUPPOSE UNE POLITIQUE DE STOCKAGE ET UNE POLITIQUE DE LUTTE CONTRE LA SPéCULATION. L'Union européenne et les États-Unis ont abandonné leur rôle de stockeurs en dernier recours pour faire des économies budgétaires. Dans les circonstances actuelles, nous aurions bien besoin de stocks stratégiques pour éviter les famines qui ne manqueront pas de se produire dans les pays qui n'auront pas les
moyens de payer du blé à ce prix-là. Et nous nous honorerions de ne pas encourager la spéculation.
Il peut être utile de pouvoir vendre ou acheter à terme, mais à condition que ce marché soit réservé aux opérateurs capables de détenir physiquement ou d'utiliser les matières premières concernées. A qui peut-on faire croire qu'il est utile de laisser les groupes financiers jouer sur le marché du blé ou du riz ? C'est aussi dangereux que d'ouvrir les paris en ligne sur Internet. Il s'agit de la nourriture des hommes. On ne joue pas avec le pain. »

Portrait

Lucien Bourgeois est économiste, spécialiste de la politique agricole commune et des marchés agricoles.
Membre de l'Académie d'Agriculture, il a dirigé pendant de nombreuses années le service des études économiques et de la prospective de l'assemblée permanente des chambres d'agriculture (APCA).
Ancien président de la Société française d'économie rurale (Sfer), il est un fervent défenseur d'un volontarisme politique dans le secteur agricole au niveau national, européen et mondial.
Il a coordonné, avec Henri Rouillé d'Orfeuil et Jospeh Racapé, le numéro de la revue pour consacré au « Défi alimentaire mondial : les politiques face à la faim et à la pauvreté » (janvier 2010).

Source Réussir Grandes Cultures Septembre 2010

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