Premiers pas difficiles de l’éthanol argentin

Camille Coulon - Réussir Grandes Cultures Mai 2013

Cuves de stockage d'éthanol de canne à sucre en construction à la sucrerie d'Orindiuva au Brésil en juillet 2007. © Eskinder Debebe/ONU
Alors que deux usines de production d’éthanol de mais sont en service, les autres projets sont stoppés, faute de garantie sur la rentabilité de la filière. © Eskinder Debebe/Nations Unies

L’Argentine veut tenter l’aventure de l’éthanol de maïs. Mais le climat d’incertitude économique fait douter les investisseurs. Pour l’heure, seulement deux usines fonctionnent.

Une excellente récolte de maïs attendue en 2013

Premiers pas  difficiles de l’éthanol argentin
Grâce au développement de l’éthanol, les surfaces de maïs pourraient fortement progresser en Argentine, ce qui permettrait de réduire la monoculture du soja. © C. Coulon

La Bourse aux céréales de Buenos Aires prévoit une récolte de maïs de 25 millions de tonnes (Mt) sur 3,6 millions d’hectares, dont 15 Mt seront exportées. Les permis d’exportation ont été livrés progressivement par les autorités argentines avec plus de flexibilité qu’auparavant, mais restent soumis à un contrôle aussi opaque que strict. La récolte actuelle, qui va de mars à mai, serait ainsi supérieure de 16 % à la précédente et, de fait, record depuis la saison 2000-2001. Cette hausse de la production s’explique par une revalorisation de la marge brute par hectare du maïs. Pour les fermiers et autres investisseurs, cette donnée est décisive dans ce pays où les baux ruraux sont généralement revus tous les ans. La marge brute est, pour une fois, plus favorable au maïs qu’au soja, bien que le coût d’implantation de la céréale demeure largement supérieur à celui du protéagineux.

Cela pourrait aller de soi, mais rien n’est jamais évident en Argentine. Le grand pays sud-américain, fort de ses 3,7 millions d’hectares de maïs grain et 1,3 million d’hectares de sorgho, surfaces qui pourraient à terme doubler sous de meilleurs auspices commerciaux, a voulu se lancer tête baissée dans la production d’éthanol, suivant ainsi l’exemple des États-Unis.
Quoi de plus naturel pour le deuxième exportateur mondial de maïs après, justement, les États-Unis ? C’était sans compter le facteur politico-économique, trop aléatoire, encore une fois dans ce pays, pour permettre de concrétiser des investissements de plusieurs millions de dollars. À ce jour, seulement deux projets de construction d’une usine ont abouti, sans que l’on sache si elles tournent à plein régime, au ralenti ou pas du tout. Les entreprises concernées font profil bas, n’accordant pas d’entretien aux journalistes. Dans ce contexte incertain, la prudence fait loi.
Deux autres usines sont en cours de construction, toutes deux dans la province de Córdoba. Ce n’est pas un hasard : cette grande province agricole est éloignée des ports d’exportation. Or, le concept phare qui sous-tend tous ces projets est d’assurer de la valeur ajoutée aux céréales sur place. L’augmentation des coûts de fret routier motive la filière maïs à s’orienter vers cette stratégie.

5 % d’éthanol obligatoire

Autre motivation : le gouvernement argentin a rendu obligatoire le taux d’incorporation d’éthanol dans l’essence, au taux de 5 %. Pour l’heure, ce pourcentage d’incorporation n’est pas respecté faute de biocarburant disponible.
« Nous sommes à 350 kilomètres de Rosario, le port le plus proche », explique Raúl Bossio, le directeur de la coopérative Cotagro qui compte 700 adhérents, exploitant chacun 400 hectares en moyenne, dans le district de General Deheza, au centre de Córdoba. Cette coopérative qui prospère grâce au soja, au maïs ainsi qu’à l’arachide, est l’une des 63 coopératives impliquées dans l’investissement de l’usine d’éthanol en cours de construction, à Villa María.

Capture d’écran 2013-05-24 à 15.54.03

Raúl Bossio, directeur de la coopérative Cotagro au centre de Córdoba. « Nous cherchons à créer une filière de transformation locale, car le coût du fret routier jusqu’au port de Rosario représente le tiers du chiffre d’affaires du maïs payé aux céréaliers. » DR

Créer de la valeur ajoutée sur place

« L’emplacement du site industriel, au cœur d’un important bassin laitier, vise à valoriser le maïs en le transformant localement en carburant mais aussi en lait grâce aux coproduits, au lieu d’acheminer le grain brut vers Rosario pour l’exporter, détaille Raúl Bossio. En effet, le coût du fret routier représente le tiers du chiffre d’affaires du maïs payé aux céréaliers. »
Sur le papier, les perspectives de croissance du marché du bioéthanol sont bonnes car la loi argentine sur les biocarburants prévoit que le taux d’incorporation obligatoire dans l’essence passe de 5 à 15 %. « L’approvisionnement de l’usine en matière première est garantie par la participation au projet de coopératives de base comme la nôtre, à hauteur de 45 % de l’investissement total qui s’élève à 60 millions d’euros. Nous devrions transformer 380 000 tonnes de maïs par an, c’est-à-dire produire 145 000 mètres cubes d’éthanol et 145 000 tonnes de drêches, révèle-t-il. Les drêches de maïs trouvent leurs débouchés grâce au cheptel bovin installée autour de Villa María — il s’élève à environ 100 000 têtes de bétail dans un rayon de 50 kilomètres — mais aussi à l’exportation vers le Chili, par camion ou par le train à partir de Rosario. »

Des projets gelés par l’incertitude

Mais le marché piétine. Les pétroliers peinent à s’approvisionner en éthanol. Les investisseurs du secteur agro-industriel se heurtent à un problème de taille : cette filière naissante du bioéthanol souffre d’un climat d’incertitude politique et fiscal, comme c’est déjà le cas pour le reste de l’agro-industrie dans ce pays. En effet, une partie de la classe politique gouvernante voit ce secteur comme un service public. L’Argentine étant en déficit énergétique et soumise à l’inflation, les autorités recherchent une source d’énergie bon marché et se montrent peu soucieuses de la rentabilité des fournisseurs. Les autres projets de construction d’usines ont aussitôt été rangés dans un tiroir après l’annonce de la nouvelle réglementation de la filière du biodiesel. Celle-ci prévoit un plafonnement du prix du biodesel sur le marché intérieur et un rehaussement de la taxe à l’export. Logiquement, la filière éthanol devrait être soumise à un traitement similaire. Ce type de régulation fait craindre aux investisseurs d’être contraints de fournir à bas prix les pétroliers en éthanol tout en s’acquitant d’une lourde taxe à l’export. Pour autant, le secteur privé reste motivé pour suivre l’exemple des États-Unis.
D’un point de vue technique, le procédé de transformation du maïs en éthanol est le même qu’aux États-Unis, et le principal coproduit, les drêches de maïs, est lui aussi destiné aux parcs d’engraissement de bovins et aux élevages laitiers. Cependant, la récolte argentine de maïs est nettement inférieure à celle des États-Unis, respectivement 25 millions de tonnes contre 350 millions de tonnes de maïs US. En matière de production d’éthanol, l’Argentine fait aussi pâle figure par rapport au Brésil. Le biocarburant à base de canne à sucre, produit en masse depuis quarante ans dans ce vaste pays, montre un coefficient d’efficience énergétique bien meilleur que celui de l’éthanol de maïs. Malgré tout, l’Argentine se lance dans l’aventure du substitut vert à l’essence après avoir créé une filière biodiesel de soja. L’avenir dira si les incertitudes actuelles sont une tempête passagère ou boucheront l’horizon à long terme.

Sur le même sujet

Articles publiés par ce partenaire

Commentaires 0

Pour réagir à cet article, merci de vous identifier

Publicité

Articles les + lus

Lettre d'info

Derniers commentaires