Ravageurs : Des petites bêtes qui montent…

Nicole Ouvrard

En trente ans de suivi des populations de pucerons en Europe, on dénombre une hausse de 20 % du nombre d'espèces. Les chercheurs sont formels : la hausse des températures en est la cause.

Les pucerons aiment la douceur de notre climat. Cela tombe bien pour eux : il fait de plus en
plus doux. Après quarante ans de piégeage sur tout le territoire européen, les chercheurs
l'affirment : le réchauffement climatique favorise l'augmentation du nombre d'espèces de
pucerons en France. « L'optimum de température des pucerons est de 20°C, explique
Maurice Hullé, chercheur en biologie des organismes et des populations à l'Inra de Rennes.
Or, la température moyenne est aujourd'hui de 12°C. Le phénomène va donc s'amplifier.
Déjà en France, nous capturons quarante espèces de plus qu'il y a trente ans, soit une
hausse de 20 %. » C'est colossal ! Cette augmentation suit de très près celle des
températures moyennes qui, dans le même laps de temps, ont gagné plus de 1°C dans
l'Hexagone.
En fait, plusieurs phénomènes se conjuguent. « La situation s'explique d'abord par
l'introduction d'espèces nouvelles venant des régions tropicales et des États-Unis. C'est le
cas de pucerons des agrumes », précise le chercheur. Déjà plus de 8 % des espèces
européennes de pucerons sont d'origine exotique. « À cela, il faut ajouter l'augmentation de
la population d'espèces déjà présentes sur notre territoire. Jusqu'alors, elles étaient en
nombre tellement limité qu'on ne les détectait pas dans nos pièges. C'est le cas d'un
puceron spécifique de l'oignon et un autre sur pin ornemental. »






Macrosiphum euphorbiae sur une fleur de pomme de terre.  (B. Chaubet/Inra)

Macrosiphum euphorbiae sur une fleur de pomme de terre. (B. Chaubet/Inra)

23 générations par an

Avec une température moyenne de 12°C, un puceron donne vie à 18 générations par an en
moyenne. Or, les pucerons vivent en dessous de leur température optimale de
développement. Si les températures augmentent de 2°C, les pucerons passent à 23
générations par an. Avec une fécondité moyenne de 40 larves par puceron et par
génération, on multiplie alors le nombre d'individus potentiels par cent millions !
Heureusement, la hausse du nombre d'espèces de pucerons ne s'est pas accompagnée
d'une hausse du nombre d'individus. « La température engendre une augmentation du
nombre des pucerons, mais elle s'accompagne d'une recrudescence de leurs ennemis
naturels, comme les coccinelles, les syrphes, les hyménoptères parasites ou les
champignons entomopathogènes », explique Maurice Hullé. Un équilibre semble donc se
créer entre les pucerons ennemis des cultures et leurs prédateurs ou parasites. « Cela fait
35 ans que je surveille l'évolution des pucerons et je n'ai pas observé de bouleversements
majeurs dans la répartition des espèces ni dans leur fréquence, alors que les modes de
production ont changé et que les rendements ont augmenté. C'est plutôt rassurant »,
constate Charles-Antoine Dedryver, chercheur à l'Inra de Rennes.





Un mois d'activité en plus

Grâce au réseau de piégeage européen nommé Examine(1), en plus de l'augmentation du
nombre d'espèces, les chercheurs ont fait le constat d'un allongement de la période
d'activité des pucerons au cours de l'année. « En tout début de printemps, les pucerons qui
ont passé l'hiver sous un arbre produisent des individus ailés chargés de coloniser d'autres
plantes, explique Maurice Hullé. Nous avons constaté une avance d'un mois par rapport
aux années 70. De même, l'activité de ces insectes se prolonge en automne, ce qui peut
avoir des conséquences notables pour les céréales avec les pucerons vecteurs de virus. »
Cet avancement du cycle a été mis en évidence en Grande-Bretagne avec le puceron vert
du pêcher (Myzus persicae), très polyphage.
De plus, les chercheurs craignent qu'avec le réchauffement climatique, il se produise une
désynchronisation dans le temps des cycles de développement entre les plantes, les
pucerons et leurs ennemis naturels, ce qui pourrait avoir de lourdes conséquences.




(B. Chauvet / Inra)

(B. Chauvet / Inra)

 

Un équilibre précaire

Par exemple, si un prédateur a une température de développement légèrement plus basse
que celle du puceron, lors des printemps précoces et chauds, il émergera trop tôt et mourra
faute de pucerons pour se nourrir. Si ce phénomène se répète plusieurs années de suite,
cela peut conduire à son extinction. Autre exemple avec le puceron du pois (Acrythosiphum
pisum) après un hiver particulièrement doux, les pucerons émergent très tôt, bien avant les
coccinelles. Ils peuvent alors prospérer sans être freinés par la prédation des coccinelles,
qui en consomment chacune une petite centaine par jour dès leur premier stade larvaire !
Les pucerons ont encore de beaux jours devant eux. Le réchauffement climatique pourrait
même leur permettre de se passer de la reproduction sexuée puisque ces drôles d'insectes
ont la faculté de se multiplier par clonage (ou parthénogénèse), ce qui leur permettrait
d'augmenter encore le nombre annuel de générations. Étonnant non !



Le nombre d'espèces augmente avec la température moyenne annuelle. (Source : Inra, Agrocampus Rennes)

Le nombre d'espèces augmente avec la température moyenne annuelle. (Source : Inra, Agrocampus Rennes)

 

Nota : Le réseau de piégeage Examine comprend 70 pièges répartis dans 19 pays européens
depuis 1967. Il s'agit du plus ancien observatoire permanent de populations d'insectes au
monde.

Source Réussir Céréales Grandes Cultures Mai 2008

Sur le même sujet

Articles publiés par ce partenaire

Commentaires 0

Pour réagir à cet article, merci de vous identifier