" Replacer les mots de l’agronomie dans l’histoire " pour éviter de s'enfermer dans des " positions idéologiques "

Réussir Grandes Cultures Janvier 2012

Pierre Morlon,  chercheur à l’Inra. DR
" Des agronomes occidentaux font des erreurs de diagnostics énormes dans les pays en développement."

Pierre Morlon, ingénieur à l’Inra, considère que l’agronomie est une discipline où le manque de références historiques se fait cruellement sentir. Il veut réparer cette défaillance. Point de vue de chercheur.

Chercheur sur les innovations socio-techniques et organisationnelles en agriculture

" Replacer les mots de l’agronomie dans l’histoire " pour éviter de s'enfermer dans des " positions idéologiques "

. Agronome, Pierre Morlon a travaillé au Sénégal puis au Pérou. Il est aujourd’hui au laboratoire de recherche sur les innovations socio-techniques et organisationnelles en agriculture à l’Inra de Dijon.. Il travaille sur le projet d’ouvrage collectif Les mots de l’agronomie-dictionnaire historique et critique depuis trois ans. Le site Internet, porté par l’Inra, vient d’ouvrir au public. Les articles signés par leurs auteurs sont validés par un comité éditorial. Le site va s’enrichir au fur et à mesure des contributions, qui sont basées sur le bénévolat.Site Internet : mots-agronomie.inra.fr

" Les agronomes utilisent des concepts dont ils ignorent l’évolution du sens au cours de l’histoire. Cela les conduit parfois à faire des contresens lourds de conséquences. Ils ont tendance à considérer les théories qu’ils ont apprises à l’école comme un dogme, sans regard critique. C’est ainsi que l’on s’enferme dans des positions idéologiques.
Le débat totalement stérile auquel on assiste sur les OGM en est un exemple typique. Les anti-OGM se réfèrent à une nature idéalisée qu’il faudrait protéger. Du point de vue philosophique, la notion de « nature » c’est-à-dire ce que l’homme n’a pas touché, n’existe qu’en Occident et depuis le XIXe siècle. Quant aux pro-OGM, ils expliquent que les OGM sont utilisés depuis vingt ans sans occasionner de problème. Mais qu’est-ce que vingt ans pour juger de la durabilité d’une technique agronomique ? Les limites des OGM résistants à un herbicide apparaissent déjà…

Le débat sur les OGM ressemble  à la controverse la jachère qui a duré un siècle de 1750 à 1850. À l’époque, la jachère correspondait à une succession de labours destinés à faire lever les mauvaises herbes. Les pauvres étaient autorisés à faire pâturer leurs animaux sur ces parcelles non couvertes de cultures. Or les propriétaires terriens voulaient se débarrasser de cette servitude. Ils ont utilisé des arguments techniques en dénigrant la jachère, en culpabilisant les paysans et en associant la jachère à la friche et à la lande, alors qu’en l’absence d’outils et d’engrais, les agriculteurs n’avaient pas d’autres solutions. C’est ce sens de terre inculte qui a été conservé dans les dictionnaires. "

« Les agronomes ont tendance à considérer les théories qu’ils ont apprises à l’école comme un dogme, sans regard critique »

" Autre exemple, les codes de bonne pratique agricole visant à protéger la qualité de l’eau reprennent les recommandations édictées vers 1900 pour économiser l’azote alors importé du Chili et onéreux. Il ne s’agit en rien d’inventions des écolos pour embêter les agriculteurs. Couvrir les sols en hiver, fractionner les apports, récupérer les jus de fumier, ne pas épandre sur sol nu, cultures intermédiaires… tout cela était enseigné à l’école primaire. Puis ces règles ont été oubliées pendant plusieurs générations… Pourquoi ? Entre autres parce qu’après 1918, l’État français qui contrôlait la production de tous les engrais (phosphates d’Afrique du Nord, potasses d’Alsace et azote minérale), cherchait à les vendre !

L’analyse de la notion de rendement est tout aussi intéressante. Les agronomes qui ne raisonnent le rendement que comme une production à l’hectare ne peuvent pas comprendre l’approche qu’ont les paysans du tiers monde en situation de disette. Ces derniers raisonnent le rendement à la semence, c’est-à-dire combien un grain semé permet de produire de nouveaux grains, ce qui conduit à appliquer des techniques agronomiques très différentes, voire opposées (très faible densité de semis pour éviter la concurrence). Des agronomes occidentaux font ainsi des erreurs de diagnostics énormes dans les pays en développement.

Nous venons d’ouvrir un site Internet intitulé « les mots de l’agronomie » sur le modèle de Wikipédia. Le but est d’expliquer le vocabulaire et les concepts utilisés en agronomie francophone, et les replacer dans une perspective historique. Nous acceptons toutes les contributions, à partir du moment où elles sont de qualité. »

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Commentaires 3

GNRVPAS

il serait bon de regarder aussi la capacité de l'AB a faire de vrais rendements "nets" cad quand on a maitrisé les charges de production mais aussi de santé
et sa capacité aussi à permettre à l'afique de se dvper qd on aura fini d'y generer des guerres civiles a notre profit

fredd

certes il y eut la jachere (années sans cultures ), et le souçi d'economiser les engrais mais jamais vu ou lu qu'il y eut largement des couvertures de sols ou des cultures intermediaires simplement pour retenir les engrais ou comme technique agronomique generalisée ; les "engrais verts" ont eté essayés mais cela est resté tres marginal ; de la à vouloir generaliser a la france entiere .... je pense qu'on a oublié de calculer le cout d'implantation et de destruction de ces cultures .. (cout "ecologique" aussi :carburant fossile ..)

GLORY MORNING

le problème est bien idéologique : aucun débat sur les conséquences du développement de l'agriculture biologique ; aucun débat sur l'enjeu réel des cultures OGM... Quand on connaît les défis de demain ;nourrir davantage de monde avec moins d'engrais,moins de pesticides, moins de surface agricole et un climat plus extrême!La cerise sur le gâteau étant la désirriguation en France!!!!!!!Moi je crois en une agriculture raisonnée avec un développement de la recherche en France et en Europe.Mais c'est dur de faire comprendre certains choses à l'opinion quand nous ne représentons - de 2 % de la population...

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