Union européenne : Le lobbying agricole doit faire sa révolution

Nicole Ouvrard et Gabriel Omnès

Au fil des années, les processus législatifs européens ont évolué, et le pouvoir du Parlement s'est renforcé. Les groupes de pression agricoles n'ont pas pris toute la mesure de ces bouleversements.

Inexorable dérégulation du marché européen, verdissement des politiques communautaires… Le monde agricole aurait-il totalement perdu son influence sur les décisions prises à Bruxelles et à Strasbourg ? Pour certains, cet effritement témoigne du retard pris par les représentants de l'agriculture pour s'adapter aux changements des processus décisionnels au sein de l'Union européenne. L'élargissement à 27 constitue l'un de ces bouleversements, car il a réduit l'influence politique des anciens États membres, en tout premier lieu celle de la France et de l'Allemagne. Par ailleurs, la gouvernance européenne a fortement évolué. Le pouvoir politique ne réside plus uniquement entre les mains du Conseil des ministres, décidant sur la base des propositions de la Commission, avec un Parlement relégué au rang d'organe consultatif. Désormais, les eurodéputés ne sont plus de simples figurants.

Allers et retours législatifs

Dans ce contexte, le travail des groupes de pression gagne en importance, mais aussi en complexité. « Deux choses sont fondamentales pour faire passer un message : beaucoup de modestie et énormément de travail, explique un lobbyiste bruxellois aguerri. Il faut bien connaître le mécanisme de décision sur le fond et sur la forme, être continuellement à Bruxelles dans les groupes de travail, et ne pas s'imaginer que le travail est fait une fois que l'on a remis un papier à une personnalité importante » comme un commissaire européen ou un ministre. Les allers et retours d'un texte entre les différentes institutions le font passer dans de nombreuses mains plus ou moins influentes. « Certains attachés parlementaires sont plus importants que le député lui-même, car ils maîtrisent parfaitement le dossier, les positions des uns et des autres et savent quels sont les trois mots dans un texte qui peuvent faire basculer la décision. »
Dans les faits, le pouvoir décisionnel s'affranchit parfois des hiérarchies traditionnelles. « Quand un projet de directive ou de règlement est discuté au Parlement, chaque groupe parlementaire désigne un coordinateur qui est chargé d'harmoniser les opinions au sein du parti. Dans un schéma de codécision, le coordinateur a plus de pouvoir qu'un ministre », décode Jacques Loyau, attaché parlementaire de Stéphane Le Foll, eurodéputé PS membre de la commission agriculture.

Faire partie de la solution

C'est donc un travail de fourmi que doit accomplir le lobbyiste, qui doit intervenir très en amont de la décision finale. Celle-ci est toujours l'aboutissement d'un compromis. « Il faut faire des propositions crédibles, en allant jusqu'à la quasi-rédaction d'un texte réglementaire. Le but est d'apparaître comme un élément de la solution et non pas comme le problème », insiste Daniel Guéguen, PDG de l'agence de lobbying Clan Public Affairs.
L'anticipation peut prendre de multiples formes. « Il faut être capable d'organiser des colloques, des forums, des débats, le plus en amont possible des propositions de la Commission. L'agrochimie sait très bien le faire, l'agriculture non », regrette Jacques Loyau. Un texte qui arrive devant une commission est souvent déjà bouclé et il devient très difficile d'intervenir. « Nous ne devons plus nous contenter d'une veille à Bruxelles, mais investir davantage les groupes de travail et placer des experts sur les sujets du moment, notamment sur l'avenir de la PAC », reconnaît Xavier Beulin, vice-président de la FNSEA.

L'élargissement à 27 s'est traduit par une moindre influence politique des anciens États membres. (G. Boulougouris/CE)

L'élargissement à 27 s'est traduit par une moindre influence politique des anciens États membres. (G. Boulougouris/CE)

 

Renforcer une présence à Bruxelles

L'agriculture peine en effet à trouver ses marques dans ce nouveau décor, à l'instar du Copa-Cogeca(1). La recherche systématique du consensus entre organisations agricoles aux intérêts parfois fondamentalement différents conduit à des positions fades et souvent trop tardives.
« Toutes les contradictions que connait l'agriculture européenne se retrouvent au Copa. Il y a des sujets sur lesquels on rame car on n'arrive pas à trouver un point d'équilibre », avoue un représentant de la France au Copa.
Les organisations agricoles françaises ont installé un bureau commun mais il a surtout un rôle de veille et non de lobbying, et il se réduit à quatre personnes. « Nous ne pourrons pas faire l'économie de renforcer notre présence à Bruxelles », considère Xavier Beulin. D'autres syndicats agricoles l'ont fait depuis longtemps, notamment les Italiens, les Anglo-saxons ou la Coordination paysanne européenne (à laquelle adhère la Confédération paysanne).
Par ailleurs, des représentations européennes par filières s'organisent, par exemple sur le maïs (CEPM), les oléagineux (EOA), le sucre (CIBE, CEFS) ou les biocarburants (EBB, UEPA).

Lobbying transversal et non sectoriel

L'efficacité du lobbying est également très liée à sa capacité de fédérer un secteur d'activité (production, transformation) et la société civile au travers d'ONG de consommateurs ou environnementalistes. « Ce type de plateforme n'existe pas en agriculture. Ce serait une révolution, considère Daniel Guéguen. Pourtant l'alimentation et la gestion du territoire n'est pas uniquement du ressort des agriculteurs. Il est possible de trouver des alliés. »
À condition toutefois de ne pas se borner à des raisonnements uniquement techniques. Selon Jacques Loyau, « l'agriculture a des arguments à faire valoir pour garder un budget conséquent. Mais cela veut dire passer du temps à Bruxelles, se faire des copains, manger avec eux, les comprendre, les écouter, voir où sont leurs intérêts et définir ensemble quels seraient les intérêts communs pour peser sur les décisions ».

(1) Organe représentant les producteurs et les coopératives européens.

Source Réussir Grandes Cultures Novembre 2009

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