Analyse : L'art et le vin, une relation complexe

Claudine Galbrun

Le vin est-il le huitième art ? Se poser cette question conduit à s'intéresser à la nature même du vin et de l'art, le vin étant l'oeuvre quasi exclusive de la nature et l'art étant une transfiguration de la nature.

Pour paraphraser Picasso, le vin est-il comme l'art, “ ce mensonge qui donne à voir la vérité
” ? Force en tout cas est de constater que de nombreux liens unissent vin et art. “ Soit de
façon très réaliste, soit de manière symbolique avec par exemple Bacchus ou ses
bacchantes, la vigne et le vin sont présents dans de nombreuses oeuvres d'art très
anciennes ”, explique Juliette Passebois-Ducros, maître de conférences à l'Université de
Bordeaux. Et cette tradition a perduré puisque Renoir, Matisse, Chagall mais aussi des
artistes plus contemporains, y compris des musiciens ou des écrivains ont utilisé la vigne et
le vin dans leurs oeuvres. “ Le vin semble être au service de l'art, en tant que facilitateur de
créativité ”, poursuit Juliette Passebois-Ducros. L'art est aussi présent dans de nombreux
châteaux et domaines. “ Il peut avoir une simple fonction utilitariste en tant qu'outil de
communication dans le cadre d'un mécénat ou se mettre au service du vin de manière
altruiste : l'artiste étant accueilli au domaine dans le souci d'une fertilisation croisée,
d'introduction de modernité dans un univers de tradition. ”

Bien que le vin soit un facilitateur de créativité, il n'est pas comme l'art “ ce mensonge qui donne à voir la vérité ”. (DR)

Bien que le vin soit un facilitateur de créativité, il n'est pas comme l'art “ ce mensonge qui donne à voir la vérité ”. (DR)

Le vin est-il une oeuvre d'art ?

La proximité dans l'expérience esthétique, et subjective, que constituent l'appréciation d'une
oeuvre d'art et la dégustation d'un vin pourrait aussi expliquer l'intimité de ces relations entre
vin et art. “ Et tous deux sont, de plus, soumis au même système de légitimation. Ce sont
des experts qui déterminent dans un cas ce qui est beau et dans l'autre ce qui est bon ”,
ajoute encore Juliette Passebois-Ducros.
Autant d'éléments qui autorisent à poser cette question : le vin est-il une oeuvre d'art ?
Osons poursuivre ce cheminement de la pensée et allons jusqu'au bout : le vin ne serait-il
pas le huitième art ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de revenir à la
définition même d'une oeuvre d'art : une création humaine à partir d'une matière. La
définition
souligne le rapport qu'entretient l'art avec la nature. Elle a évolué au fil du temps : de la
vision naturaliste d'un Dürer qui recueille ce qu'il voit et l'imite au mieux jusqu'à l'urinoir d'un
Duchamp, représentation totalement détachée de la nature, en passant par les
impressionnistes qui, eux, ont choisi d'interpréter la nature.




“ Ainsi l'art n'est jamais le fruit exclusif de ce qui est naturel ”, souligne Jean-François
Trinquecoste, professeur de marketing à l'Université de Bordeaux. “ Il faut une intervention
humaine. L'art est une transfiguration du réel, une construction, une production culturelle.
Inversement, selon une représentation collective largement partagée, un grand vin est
toujours très fortement associé à des éléments naturels, à une rencontre magique — voire
miraculeuse —entre une longitude, un climat et un sous-sol qui font du terroir considéré un
territoire béni des dieux. Par une sorte de grâce naturelle, les grands vins parlent d'eux-
mêmes. Un grand vin, c'est — avant tout — l'oeuvre de la Nature, l'oeuvre du Créateur.
L'homme n'est là que pour “ réaliser ” le potentiel de son vin. Il en est au mieux son
interprète mais n'acquerra pas pour autant le statut d'artiste créateur puisque c'est la nature
qui donne cette valeur exceptionnelle au vin. ”

Les vins marketés, un artefact de la nature

Quant aux vins marketés, ils se construisent dans un rapport à une nature façonnée. “ Le
marketing, c'est le construit, c'est l'artefact. Les vins ainsi produits peuvent être
incontestablement bons et agréables à boire, mais cette réussite « bourgeoise » est
considérée comme incapable d'égaler l'aristocratie du terroir. ” Ainsi user de l'art dans les
techniques marketing signifierait dans l'inconscient collectif que le vin a été fabriqué par
l'homme. Ce qui expliquerait la difficulté pour les professionnels du marketing de s'inspirer
de l'art pour produire un discours commercial efficace sans heurter cette représentation
culturelle du vin. Au mieux les artisans du marketing pourront-ils mettre en scène celui qui
aura su révéler la vérité d'un terroir, la magnifier. Car décidément et au risque d'en décevoir
plus d'un : non, le vin n'est pas le huitième art.

Source Réussir Vigne Septembre 2008

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