Des vins naturels qui dérangent

Claudine Galbrun - Réussir Vigne Avril 2013

Des vins naturels qui dérangent
Paradoxe. Sous prétexte de rechercher d’avantage d’authenticité, les consommateurs se tournent de plus en plus vers les vins naturels… Ces produits ne sont pourtant ni tracés, ni certifiés. © P. Cronenberger

Ils déchaînent les passions, bien qu’ils ne soient qu’une poignée. Pourtant, ces “ vignerons aventuriers ” qui ont choisi de produire des vins naturels seraient représentatifs d’une tendance lourde de la société française, et même au-delà des frontières hexagonales, prônant un nouveau rapport à la nature, aux consommateurs, au monde. Ils constitueraient même un signe de vitalité en remettant en cause un système plus ou moins grippé.

Pour en savoir plus

Des vins naturels qui dérangent
© P. Cronenberger

Voir dossier de Réussir Vigne d'avril 2013. RV n°195, p. 18 à 25.

“ Des rouges qui puent ”, “ des blancs nés morts ” :  il n’en fallait pas plus pour enflammer le monde du vin connecté. Il faut dire que ces propos ont été tenus par Michel Bettane, qui ne les regrette en rien, en dépit “ de la violence des attaques ” qu’ils ont reçues en retour. “ Il n’y a pas de définition d’un vin naturel. Il n’y a que des gens qui s’autoproclament producteurs de vins naturels. Certains s’estimant même d’ailleurs plus naturels que les autres. Il m’est arrivé d’être séduit par des vins naturels. Ce sont des vins de fruits, faciles à boire, mais je pense que c’est un recul de civilisation que de produire de tels vins sur de grands terroirs car ils n’expriment que la surface du raisin et donnent naissance en quelque sorte à des bébés vins. Le type de vinification utilisée ne permet pas de faire s’exprimer les éléments constitutifs d’un grand vin. Souvent, d’ailleurs, ils se ressemblent tous. Il y a quelques maîtres dans l’art de faire du vin sans soufre, qui sont d’ailleurs d’une méchanceté terrible à l’égard de ceux qui font du mauvais vin. Je trouve intolérable que de mauvais vins soient servis par des chefs qui ne mettent pourtant pas à leur carte de la viande avariée alors que leurs vins le sont. Et de nous dire que ce n’est pas le bon jour pour les boire ou qu’il faut les carafer. Si on décide de produire un vin selon un cahier des charges et qu’il est raté, on ne le vend pas. Je sais pertinemment qu’il y a nombre de vacheries dans les vins industriels et je me bats contre. Mais si mes détracteurs avaient lu mes propos au lieu de les déformer, ils auraient pu constater qu’en fait ils s’élevaient contre l’imposture que comporte la notion de vin bio, et la confusion qui est entretenue dans le public entre bio et naturel. Que quelques idéologues défendent le vin contre les gros bourgeois, les riches, les techniciens et les scientifiques, c’est leur droit. Mais encore faut-il savoir de quoi on parle. Il serait temps que les vins naturels se dotent d’un cahier des charges officiel. ”

Pas que pour les bobos parisiens

Pierre Guigui, dégustateur pour le guide Gault et Millaut, reconnaît lui aussi que beaucoup de ces vins naturels ont des défauts. “ Mais ceux qui produisent ces vins re-questionnent l’utilisation du SO2, les pratiques de vinification par rapport aux interventionnistes. Ces vins véhiculent des notions qui séduisent les jeunes et au moins, pendant ce temps-là, ils ne boivent pas de Coca-Cola ! Cette volonté de faire le plus naturel possible est d’ailleurs merveilleuse dans la démarche. Ces vignerons vont transmettre un message d’idéalisme, de recherche de pureté dans le vin. Ce qui pose la question de la désindustrialisation du vin. C’est un peu comme des ados qui rêvent d’amour. Cela revient à casser du vieux, à renier les vins à papa. ” Et à refaire le monde.
Elizabeth Poulain, blogueuse (www.elisabethpoulain.com), estime que l’apparition des vins naturels est le phènomène le plus intéressant qui se soit produit depuis une dizaine d’années. “ C’est une preuve de vitalité dans une société qui paraît tellement anxiogène, fatiguée, frileuse, et cette vitalité est clairement liée à un effet générationnel : celui des quadras. Ils sont en recherche de quelque chose qui les dépasse, et développent forcément une vision sociétale, un peu philosophique et très morale. Je pense qu’il s’agit là d’une tendance lourde qui dépasse les frontières de la France. ” Il serait réducteur de penser que le succès des vins naturels serait le fait de quelques bobos parisiens, estime également Joëlle Brouard, professeur de marketing à l’ESC Dijon. “ C’est un signal, une tendance de fond pour des produits emplis de simplicité et de pureté. Et cela aussi bien en France qu’aux États-Unis. Cet engouement pour les vins naturels montre que le consommateur ne veut plus de produits standard, et qu’il est prêt à accepter des différences et même des défauts. Ne serait-ce que pour soutenir un certain style de viticulture, un commerce fair trade. Et la présence de viande de cheval dans des lasagnes au bœuf ne va faire qu’accroître cette demande pour plus de traçabilité mais aussi pour des produits autres, de proximité.
Sans doute était-on allé trop loin dans la standardisation des vins. Chacun cherche à se différencier, pour ne plus être dans les standards de prix, pour créer de la valeur d’image qui se transformera en valeur financière. Ce qui passe aussi par le refus d’être présent dans la grande distribution. ”

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“ Les producteurs de vins naturels sont en phase avec l’évolution de la société. Ce sont des aventuriers ”. © P. Cronenberger

Le début d’un mouvement de fond

Pour Boris Pétric, anthropologue, le vin est un produit qui révèle les antagonismes, les oppositions au sein de la société française, les modes de consommation soulignant les appartenances sociales. “ Ainsi, les vins naturels suscitent une remise en cause des formes d’autorité classiques au sein de la production. Ne plus être en AOC, comme c’est souvent le cas pour ces vins, c’est une forme de constestation de l’autorité politique. Les producteurs de vins naturels sont souvent des néovignerons qui ont une passion approfondie pour le vin et réfléchissent aux dérives de l’agroalimentaire depuis les années 1950, qui ont laissé circuler l’idée que l’Homme pouvait maîtriser la nature. Tandis que le rejet des vins naturels qu’expriment certains n’est que l’affirmation de l’appartenance à un monde particulier, conservateur, qui est très présent dans le vin. Les producteurs de vins naturels font des expérimentations et c’est en cela qu’ils sont en phase avec l’évolution de la société. Ce sont des aventuriers. Leur passion les conduit à mener une réflexion sur leur rapport à la nature, sur les rapports entre les hommes, les hommes et la nature et à la mondialisation. Et être dans des pratiques concrètes est pour eux une forme d’engagement politique. D’autant plus qu’ils bénéficient souvent d’un niveau socio-éducatif élevé et qu’ils s’adressent à des consommateurs de la classe moyenne supérieure. Je pense qu’on est au début d’un mouvement de fond. Les néovignerons sont en train de s’organiser collectivement. On est sans doute au début d’une réorganisation dans le vignoble. Et à l’aube de nouveaux clivages. ”  
   

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