La mémoire sociale de Montpeyroux

Claudine Galbrun - Réussir Vigne Février 2013

© Alain Tendero

La coopération peut aussi être un objet d’études pour l’ethnologie. Marie-Ange Lasmènes, ethnologue justement, s’est attachée à retrouver la mémoire sociale des hommes qui ont bâti la coopérative de Montpeyroux. Une façon de mettre en lumière les valeurs de la coopération à travers une exposition ethno-photographique dans le caveau même de la coopérative. Exposition ethno-photographique.

La mémoire d'un patrimoine immatériel pour pénétrer les enjeux contemporains

La mémoire sociale de Montpeyroux
" Être mis en valeur par les photos et par des textes qui parlent d’entraide, de solidarité, de mutualisme a suscité chez ces vignerons beaucoup de contentement ". © Alain Tendero

“ J’ai travaillé sur la mémoire, sur la narration du passé. Ce n’est donc pas un travail d’historien. Néanmoins, en partant de la mémoire, on pénètre les enjeux contemporains ”, explique Marie-Ange Lasmènes. La démarche est donc d’abord qualitative mais en plus de l’exposition photographique, elle a produit une analyse permettant de comprendre le fonctionnement actuel de la cave et ses enjeux. “ Il est important de conserver une dimension scientifique à ce projet qui apporte de la compréhension quant aux éléments que les viticulteurs ont à transmettre. Il est tout aussi important que des viticulteurs puissent rencontrer des scientifiques qui travaillent sur leurs problématiques. Surtout dans ce milieu. Une des particularités de ce projet est de montrer qu’en plus de son rôle social et économique, la coopérative a su se doter d’une fonction patrimoniale, en s’interrogeant sur son patrimoine immatériel. Elle devient ainsi mandataire d’un projet culturel. ” L’exposition photographique devrait être prolongée par la publication d’un ouvrage œno-ethnologique ainsi que par l’édition d’un documentaire audiovisuel. En attendant, la cave de Montpeyroux a produit une cuvée intitulée “ les coopains ” en AOC coteaux du Languedoc. L’étiquette reproduit une des photos de l’exposition avec cette phrase émise par Jean-Paul et recueillie par Marie-Ange Lasmènes : “ c’est une affaire humaine parce qu’en cave coopérative, ça tient sur les hommes ”. l

Cela aurait pu être une histoire banale que celle de la création, dans les années 50 d’une cave coopérative vinicole dans un petit village Languedocien. D’autant plus que celle-ci n’a pas connu les épisodes glorieux qui ont émaillé la vie de celle de Maraussan, par exemple, qui fut inaugurée par Jean Jaurès. “ Pourtant, tout le village finit par se sentir concerné par ce projet bien qu’il fut initialement divisé, socialement entre les petits et les gros producteurs, religieusement et politiquement, entre les rouges et les blancs. Un des éléments déclencheurs fut le fait que Montpeyroux soit situé en coteaux et ne pouvait donc rivaliser en termes de rendement avec la plaine. Et puis il y eut 1949, sa vendange pléthorique et l’insuffisance des moyens de stockage. Deux ou trois personnes sont alors parties faire du porte-à-porte pour convaincre les récalcitrants que créer une coopérative était une nécessité. Les notables du village ont monté le dossier de financement et fait pression sur le Crédit agricole mutuel. Un ancien général, dit-on, a même été sensibilisé et cela, d’autant plus qu’une nuit, entendant du vacarme dans la rue, il voit des habitants du village courir, tous un seau à la main pour écoper la récolte fuyant d’un vieux foudre mal entretenu. Ce soir-là, il prit conscience des difficultés des petits producteurs et décida de les assurer de son soutien. Tout le village s’est alors progressivement fédéré et restructuré autour d’un seul élément : la coopérative ”, explique Marie-Ange Lasmènes. Le travail qu’a réalisé cette dernière et qui a débouché sur une exposition ethno-photographique intitulée “ Paroles de coopérateurs… ”, a été effectué à la demande de la direction de la coopérative qui souhaitait rénover son espace de vente. Plutôt que de mettre l’accent sur le terroir, les qualités organoleptiques des vins, la direction a voulu insister sur les producteurs, l’homme, les valeurs sociales que véhiculent la coopération. “ L’objectif était double. D’une part, sensibiliser au travers de cette exposition la clientèle à la démarche sociale que porte la coopération, l’impliquer dans cette démarche et lui montrer qu’en achetant du vin, elle contribue à la pérennisation de certains facteurs socio-économiques. D’autre part, ce travail devait aussi jouer un rôle dans le fonctionnement interne de la structure. Alors que les exploitants, âgés en moyenne de 55 ans, peinent à trouver un successeur, il s’agissait de motiver les jeunes viticulteurs en les amenant à reconsidérer l’héritage social dont ils pourraient être les dépositaires. ”

Des témoignages recueillis auprès de trois générations

Marie-Ange Lasmènes a alors entrepris une collecte de mémoires dans le village de Montpeyroux, auprès des viticulteurs et du personnel de la cave. Ce sont les différents témoignages recueillis auprès de trois générations qui accompagnent les photographies réalisées par Alain Tendero. “ Même si les photos sont en noir et blanc, elles ne véhiculent aucune nostalgie. Le photographe a su garder un style contemporain afin de ne pas sombrer dans le folklore. Pendant des décennies, ces viticulteurs ont eu un sentiment de honte quant au fait de travailler dans une coopérative du Languedoc sur un produit peu valorisant. Être ainsi mis en valeur par les photos et par des textes qui parlent d’entraide, de solidarité, de mutualisme a suscité chez eux beaucoup de contentement. ” Même si retracer des souvenirs, replonger dans le passé a soulevé aussi beaucoup d’émotion. “ Des larmes, même parfois, ont coulé. ” Et des paroles très fortes ont été prononcées notamment par Nicole, 65 ans : “ La cave, c’est aussi le pilier du village. Une coopérative, c’est comme une famille ”. Ou par Jean-Louis, 60 ans : “ Pour moi, c’est la maison mère, la coopérative. C’est un peu vrai : une seconde maison cela représente ”. Et encore par Yvon, 84 ans : “ il y avait un engouement et des échanges qui n’existaient pas avant la coopérative. C’était devenu un peu plus… social. On rigolait ! Surtout moi, j’en prenais plein la pipe ! La coopérative a rassemblé. C’est un lieu de rendez-vous et il est central. C’est la cathédrale actuelle. Il y a un esprit. Oui, il y a un esprit coopératif, ça c’est sûr ”. Marie-Ange Lasmènes s’est attachée à le faire revivre et peut-être simplement à le faire vivre. Sans pour autant réinventer un passé idyllique. Car même si les dirigeants actuels de la coopérative de Montpeyroux ont conscience de la nécessité de conserver ce pan d’histoire et d’exploiter tout le contenu collecté par l’ethnologue afin de le transmettre, il n’en demeure pas moins que nombre d’interrogations quant à la pérennisation du modèle organisationnel de la coopération se posent aujourd’hui. Certains toutefois, pourraient bien trouver dans le travail mené par Marie-Ange Lasmènes, des réponses ou du moins des éléments de réponse à toutes ces questions.
 

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