La transmission de l’exploitation à l’aune de la sociologie

Claudine Galbrun - Réussir Vigne Juin 2012

La transmission de l’exploitation à l’aune de la sociologie
Transmettre une exploitation c’est aussi transmettre un métier, voire plusieurs métiers, un statut de chef d’entreprise et un patrimoine. © J.-C. Gutner

La transmission de l’exploitation en viticulture est massivement familiale. Ce qui ne va pas forcément sans heurts. Comme a pu le constater Céline Bessière, sociologue, qui a réalisé une enquête de terrain sur les arrangements de famille, dans les entreprises viticoles.

Pendant près de dix ans, Céline Bessière, enseignante-chercheuse en sociologie à l’université de Paris Dauphine, a poussé la porte des exploitations viticoles de Cognac pour aller à la rencontre de jeunes viticulteurs et viticultrices mais aussi de leurs parents, de leurs frères et sœurs, de leur compagne ou compagnon. La sociologue a présenté le résultat de ce travail qui mesure l’imbrication des rapports économiques et familiaux ainsi que les tensions entre les aspirations personnelles des individus, leurs appuis et leurs devoirs familiaux à l’occasion du congrès des VIF (Vignerons indépendants de France) qui s’est tenu à Orange les 12 et 13 avril et qui avait pour thème “ la relève ”. Un travail qui, certes, a été mené dans la région cognacaise mais qui, estime-t-elle, peut être largement généralisé à l’ensemble des régions viticoles. En viticulture, la transmission familiale de l’exploitation est la forme de transmission la plus répandue. “ 93 % des sociétés agricoles sont entre apparentés d’où le poids très important de la famille. ” Transmettre une exploitation, explique Céline Bessière, c’est aussi transmettre un métier, voire plusieurs métiers, un statut de chef d’entreprise et un patrimoine (d’où la nécessité de maintenir l’équité entre enfants lorsqu’il y a des frères et des sœurs). “ Il y a un désir très fort de la part des parents de transmettre tout cela. Ceux-ci ne veulent pas avoir travailler en vain. Le fait qu’un enfant reprenne l’exploitation est d’ailleurs perçu comme le signe d’une vie accomplie. Mais si les parents disent qu’eux n’ont pas eu d’autres choix que de reprendre le flambeau, que les choses se sont faites de manière autoritaire, ils souhaitent aujourd’hui que le désir de reprendre vienne des enfants, qu’ils le fassent avec cœur, qu’ils aient la vocation. Quand la transmission est réussie, elle devient un devoir moral, un projet personnel. ” Mais la vocation reste néanmoins une question de sexe et la première discrimination entre filles et garçons a lieu à l’intérieur de la famille qui aura tendance à pousser davantage les seconds que les premières. “ On est là dans le partage des rôles sociaux.
En une génération, constate Céline Bessière, quelque chose a fondamentalement changé : la place de l’école. “ En 1975, 8 agriculteurs sur 10 avaient un diplôme inférieur ou égal au certificat d’études. En 2000, plus de 50 % ont un BAC agricole voire un diplôme supérieur. Ce qui est lié à l’allongement de la scolarité dans toutes les classes sociales mais aussi à des raisons internes à la profession soit la subordination de l’obtention de la DJA à l’acquisition d’un diplôme. Ce qui était vrai hier, à savoir que les enfants d’agriculteurs allaient à l’école pour quitter l’exploitation, n’est plus vrai aujourd’hui. Cela permet même de dire aux parents qu’en envoyant leur enfant à l’école, ils ne l’obligent pas à la reprise et lui laissent le choix. ” L’école est aussi le moyen d’attendre le bon moment pour la reprise, selon l’âge des parents.

Trouver sa place contre ses parents

Reste, pour l’enfant, à trouver sa place contre ses parents, estime Céline Bessière. “ Reprendre l’exploitation implique qu’il va falloir travailler avec ses parents. Ce qui peut engendrer des situations conflictuelles. Au cours de mon enquête, j’ai rencontré un jeune homme de 25 ans, célibataire, entré dans le gaec familial avec ses deux parents. Ce jeune homme aimerait rencontrer une compagne et a besoin de temps libre pour cela. Or, son père a toujours travaillé sept jours sur sept, n’a jamais pris de vacances et veut que son fils continue ainsi. C’est l’exemple même d’un conflit générationnel. Le fait de travailler ensemble induit également des questions d’ordre résidentiel. De plus en plus de jeunes viticulteurs ne vivent plus sous le même toit que leurs parents. Le fait d’être en couple favorise la prise de distance avec les parents. Cela donne plus de poids aux revendications d’autonomie du jeune vigneron. En viticulture, très souvent, les compagnes travaillent à l’extérieur et disposant d’un emploi du temps de salariées, elle essayent de préserver cet emploi du temps à l’intérieur de leur foyer. Il y a aussi le problème des relations avec la belle-mère qui parfois peut se montrer envahissante mais qui garde, par exemple, les enfants. D’où des relations souvent ambiguës. ”
Pour que les choses se passent au mieux, a pu constater Céline Bessière, il faut que chacun trouve sa place. “ La situation la moins conflictuelle se rencontre lorsque le fils a pu infléchir les décisions prises par le père, que celui-ci lui laisse de la place. Un jeune vigneron m’a indiqué que son père l’avait intéressé. Intéressé au vin, certes, mais ce mot a aussi une connotation financière. ” D’où la question des transmissions patrimoniales et des arrangements de famille ce qui oblige à réintroduire dans le paysage les frères et les sœurs. “ La transmission d’une exploitation à un seul de ses enfants n’est pas forcément une source de conflits. Les choses se passent bien dans deux situations : soit le patrimoine (domaine, actifs immobiliers et financiers) est suffisamment important et diversifié pour compenser les héritiers non repreneurs, soit le patrimoine est petit, non diversifié mais les frères et sœurs sont dans l’ascenseur social, ne sont pas intéressés à la reprise mais étant attachés au domaine, ils sont prêts à faire des concessions. Néanmoins, des situations conflictuelles peuvent éclater aussi bien chez les très riches que chez les très pauvres. Dans le premier cas, si le domaine est florissant, cela peut susciter des jalousies. Dans le second cas, si les frères et sœurs sont dans la précarité, ils vont exiger leur soulte alors que le repreneur ne sera pas en situation de leur donner. Ce qui peut réellement pourrir la vie des gens. ”

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