La vie en rose

Claudine Galbrun - Réussir Vigne Janvier 2013

La vie en rose
Les rosés représentent 27 % de la consommation totale des vins en France. Leur succès ne se limite pas aux frontières hexagonales, l’export est aussi en pleine expansion. © Comité interprofessionnel des vins de Provence

Le temps passe et rien ne change : le rosé a et continue d’avoir le vent en poupe. Une couleur tendre, un vin facile et de plaisir immédiat : telle serait la recette de son succès. Tous les producteurs (ou presque) jouent cette carte de la séduction et l’accentuent même en proposant des nuances rosées de plus en plus claires. Jusqu’où ira cette tendance à l’éclaircissement qui crée chez certains une inquiétude quant à la banalisation de ce qui fait le succès actuel de ces vins ? D’autres, mais ils sont rares, voudraient bien faire du rosé un “ grand ” vin. Pour l’heure, il semble bien que ne soit réservé à ce dernier qu’un marché de niche.

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La vie en rose
© Comité interprofessionnel des vins de Provence

Voir dossier de Réussir Vigne de janvier 2013. R. VIgne n°192, p.20 à 24.

Les vins rosés ne cessent d’élargir leur assise dans la consommation totale de vins en France. Ils représentaient 10 % de la consommation totale il y a 20 ans. “ Aujourd’hui, nous en sommes à 27 % ”, indique François Millo, directeur du CIVP (Comité interprofessionnel des vins de Provence). Et toutes les régions de production, y compris Bordeaux, s’y mettent. Une incroyable renaissance pour un vin qui, à la fin du XiXe siècle, dominait quasi sans partage sous l’appellation clairet la production française et n’était plus produit et bu que dans le sud de la France. “ Pour expliquer ce succès, deux dates de notre histoire contemporaine sont très importantes ”, explique Kilien Stengel, enseignant à l’Université Rabelais de Tours. “ C’est tout d’abord 1936 et la mise en place des congés payés. Beaucoup de français partent vers le Sud de la France et découvre alors ce vin. Et puis, il y a les années 50 et l’arrivée d’une population en provenance d’Afrique du Nord qui amène avec elle le vin gris, très réputé dans le Maghreb. Ces personnes vont mettre en valeur ce qui était considéré comme un “ petit ” vin et les français, à la recherche d’exotisme, vont s’emparer de ce phénomène. En parallèle, le plat le plus apprécié des français devient le couscous. ” Cette vague rose qui ne cesse de grossir est d’ailleurs en train de déferler sur la planète entière. En huit ans, la production mondiale de rosés est passée de 22,4 à 25,3 millions d’hl. “ Une bouteille sur dix produite dans le monde est du rosé ”, constate Gilles Masson, directeur du Centre du rosé. La France est leader en la matière avec 26 % de la production mondiale (soit 6,5 millions d’hl), suivie de l’Italie (22 %), des Etats-Unis (15 %) et de l’Espagne (12 %). Les flux mondiaux de vins rosés sont eux aussi en progression : désormais, 26 % des rosés produits traversent une frontière contre 16,9 % en 2002, note Gilles Masson.

“ La vague rose qui ne cesse de grossir est en train de déferler sur la planète entière ”

La France est le premier pays consommateur de vins rosés avec 35 % de la consommation mondiale. “ Mais elle affiche également le deuxième solde déficitaire en rosé soit 1,05 million d’hl, juste derrière le Royaume-Uni qui lui, n’est pourtant pas un pays producteur ”, constate Gilles Masson. Si on adjoint à la France, les Etats-Unis, ces deux pays à eux seuls, absorbent près de 50 % de cette même consommation. Les Etats-Unis sont d’ailleurs le premier marché d’exportation des vins de Provence. La consommation de vins rosés augmente aussi au Royaume-Uni, passant de 2 à 6 % de la consommation mondiale. La Russie, en proie à un phénomène d’occidentalisation, succombe sous les assauts de séduction de ce vin : de 1 % de la consommation mondiale en 2002, la Russie en absorbe désormais 4 %. En revanche, en Espagne et en Italie, cette consommation recule ce qui ne fait pas moins de ces deux pays, des producteurs agressifs sur les marchés internationaux car développant des productions de rosés à but d’exportation, souligne Gilles Masson. En Asie, le vin rosé a, par contre, du mal à décoller. “ Nous nous heurtons à un problème de symbolique des couleurs. Autant le rouge symbolise la puissance et l’amour, autant le rose est considéré comme une couleur bâtarde ”, ajoute Gilles Masson.
Si on laisse de côté l’Asie, ce développement aussi important de la consommation de vins rosés n’en laisse pas moins perplexe François Millo. “ On peut sans doute l’attribuer aux progrès techniques qui permettent de produire des rosés qualitatifs, clairs et aromatiques et cela grâce notamment, à la création, il y a dix ans, du Centre du rosé. Et puis, on constate une évolution des habitudes alimentaires. On mange de plus en plus de plats servis froids ou exotiques avec lesquels, le rosé se marie bien. Je suis également persuadé que l’on a été un peu trop loin avec le rouge dans la sacralisation du vin, mettant ainsi le consommateur mal à l’aise ”, indique François Millo. “ Avec le rosé, poursuit Gilles Masson, le consommateur n’a pas développé de complexe d’infériorité. Nous ne voulons pas tomber dans le travers de lui dire comment il doit le déguster et encore moins le juger. ”
Et puis il y a cette couleur rosé qui a furieusement tendance à pâlir, une tendance qui serait aussi à mettre au compte du succès rencontré. Le consommateur réclamant du pastel. Cette propension à l’éclaircissement affecterait même tous les rosés du monde et pour ce qui est de la France, Gilles Masson n’hésitant pas à parler “ d’une tendance lourde, lancée par les vins de Provence qui est aujourd’hui, copiée en vue d’une adaptation au marché ”. Et de s’inquiéter de cette uniformisation susceptible de lasser le consommateur. Certains craignant même de vivre le syndrome du Beaujolais nouveau. Pour contrecarrer cette potentielle malédiction, des vignerons veulent miser sur les rosés grands crus, des rosés gastronomiques. Est-ce la bonne carte à jouer quand d’aucuns disent du rosé qu’il n’est qu’un vin technologique, un vin au plaisir immédiat qu’on boit à l’apéritif, autour d’un barbecue et que du coup, cette image d’un rosé grand cru ne pourrait côtoyer celle, tellement populaire et ancrée dans une imagerie qui ne l’est pas moins, d’une boisson anisée titrant 45° ?         

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